Pour une désobéissance garante de liberté, pas de servitude

Michel HAJJI GEORGIOU

08/05/1998

Copie lauréate du Prix d’honneur du collège Notre-Dame de Jamhour sur le thème – «  Désobéir peut-il être un devoir ? ».

« Ce n’est pas pour vous fâcher 

Mais il faut que je vous dise

Ma décision est prise

Je m’en vais déserter… »

C’est par ces mots que le dramaturge, poète et écrivain français Boris Vian commence sa lettre au président. Lettre qui explique à l’autorité suprême du pays les raisons morales et subjectives  d’une des désobéissances les plus sévèrement réprimées : la désertion. À la fois désobéissance civique et désobéissance envers les devoirs nationaux… à l’égard de la Patrie.

Le fait de ne pas se soumettre à l’autorité revêt un aspect polyvalent, étant donné qu’il doit s’affirmer sur plusieurs fronts différents : au niveau de la société d’abord, sur un plan juridique ensuite, et enfin sur le plan politique, plus précisément sur le plan étatique. Cependant, « cette révolte »  ne peut être que nuancée puisqu’elle nécessite une mise au point nette et précise entre les raisons/conditions de cette « non-exigence » à certaines règles imposées et des ambitions personnelles dangereuses qui aboutiraient à des conséquences graves.

Devant ce dilemme, la question se pose : dans quelle mesure cette volonté de ne pas obéir est droit, devoir, et comment pourra-t-elle concilier les deux ?

Le crédo « Il ne faut faire que son devoir », résonne dans la conscience de bien des peuples qui, tout au long de l’Histoire, connurent totalitarisme et absolutisme, dictature et militarisme. En effet, cette idéologie, née d’une déformation d’un fascisme encore trop présente dans les considérations, présente cela de dangereux qu’elle ôte toute volonté propre à l’Homme, tout en faisant semblant de renforcer son caractère moral. Cette assimilation du droit au devoir absolu fait quelque part fi du droit idéal kantien, conception d’un droit positif perfectible. En enlevant tout espoir de perfectibilité , de perfectionnement, de transcendance, elle agit sur l’Homme comme un déterminisme.

Parallèlement, c’est la thèse que défend le sociologue positiviste Auguste Comte, qui clame que comme la notion de droit positif est socioculturelle – en effet, celle-ci diffère selon les cultures à travers le temps (la voleur passible de deux ans de prison en France risque par exemple de perdre sa main dans l’éthique de la charia islamiya – et il n’y a donc pas de droit idéal naturel. Pour lui, si tout le monde en venait à faire son devoir, il n’y aurait plus de problèmes. Comte ouvre sans le vouloir le passage – ou est-ce une brèche ? – aux avides du pouvoir, qui useront de ce prétexte pour réaliser leurs ambitions personnelles. Le danger vient donc du totalitarisme, qu’il soit celui du Prince de Machiavel, tenant à un seul homme, ou celui du Léviathan de Hobbes, un État-monstre. 

En effet, il reste impossible d’envisager toute forme de désobéissance aussi bien chez Machiavel, où le Prince tout-puissant mène sa realpolitik – « l’art du possible » – en préférant la cruauté à l’amabilité pour plus de sûreté ; que chez Hobbes où, pour mettre fin à l’état de nature, «  guerre de tous contre tous », les hommes vont s’en remettre à une autorité suprême qui leur ôte toute liberté – et c’est l’avènement du Léviathan, État-monstre. 

La désobéissance dans de pareilles formules politiques ne reste même pas envisageable. Toutefois, « l’insoumission » aveugle reste également utopique, puisque le droit illimité absolu aboutir souvent aux mêmes résultats quand vient l’heure du passage à la pratique…

La société s’est vite inscrite comme étouffant l’individu, et l’Homme s’est toujours plaint du déterminisme social, où Autrui le juge, et donc le condamne, au quotidien.  Sartre n’a-t-il pas été jusqu’à dire : « L’Enfer, c’est les autres au terme de son Huis clos ». N’est-ce d’ailleurs pas pour protéger les signataires du pacte que naît la justice, commutative ou autre ? Or justement, c’est là que vient s’inscrire le défi anarchiste, dont les penseurs, Proudhon comme Sorel, expliquent que la société est bonne à la base, et que c’est donc l’obéissance au monstre froid qui est l’État, qui ôte toutes initiative personnelle, qu’il faut abolir.  Les principes anarchistes, dépendants de ce qu’ils cherchent à détruire, l’État, assurent une transition à un changement radical des institutions et des Hommes. Malheureusement, dans la pratique, l’Anarchisme devient l’anarchisme du sens commun, c’est-à-dire un véritable chaos terroriste que seuls quelques Basques de l’E.T.A. continuent à défendre par des assassinats en série…

Tout autre est le point de départ du marxisme qui assure à la classe dominée, la « classe prolétaire », une libération et une collectivisation des moyens de production, jusqu’à là monopole de la classe bourgeoise. Le droit à la désobéissance est donc une nécessité ici, mais uniquement pour la classe prolétaire exploitée qui désire par la révolution, lutte des classes, établir une dictature du prolétariat dot la finalité serait une société sans classe. À ce moment-là, la notion de droit disparaîtrait totalement puisque l’égalité sera assurée.

Dans la pratique, le droit à la désobéissance a été aboli, puisque la dictature du prolétariat s’est maintenue sans assurer de transition à la société sans classes. Le marxisme-léninisme est devenu stalinisation et les goulags témoignent du droit à la désobéissance en U.R.S.S. au même titre que la Révolution culturelle en Chine…

Devant la faillite de toutes ces idéologies prônant à la base la désobéissance puis étouffant celle-ci, peut-on envisager une liberté réelle, un choix volontaire dans ses prises de décisions ?

Dans son Discours sur la servitude volontaire, Étienne de La Boétie s’insurge contre cet « aveuglement » de l’Homme à s’asservir au pouvoir de l’Un, du tyran. La Boétie explique cette servitude par le manque d’intérêt des hommes dans la « facilité » que leur offre la liberté. Il appelle donc à la révolte contre le pouvoir absolu du tyran qui asservit l’homme, pour recouvrer la liberté. Chez La Boétie, on retrouve l’idée d’un droit absolu à la révolte. Mieux, celle-ci passe en force de devoir lorsqu’il s’agit de défendre ou d’acquérir la liberté à n’importe quel prix. 

En réalité, le système politique qui reconnaît le plus cette exigence qu’à l’Homme de désobéir reste la démocratie, le seul où les notions de droit, de devoir et de justice trouvent – et gardent – un sens réel dans leur concrétisation. 

En effet, pareil système, qui garantit, d’après la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, la liberté et l’égalité de chacun, offre ainsi du même coup une marge suffisante pour que l’Homme ait un choix, celui d’obéir ou de désobéir – dans le cadre de la justice, bien entendu. Ainsi, le citoyen, à qui on a offert plus de moyens de désobéir – la presse par exemple, libre de s’exprimer – inscrit la notion positive de droit de s’opposer à une idée, comme un devenir, un dépassement constant vers le mieux…

L’historien Fukuyama écrivait dans son essai Le Dernier Homme ou la Fin de l’Histoire que, après l’effondrement de l’Union Soviétique et la mort des idéologies, la démocratie avait atteint le stade ultime de perfection, offrant à l’Homme assez de possibilités, dont celles de s’exprimer et de s’affirmer individuellement en société. Cependant, même à l’intérieur des démocraties, le « capitalisme sauvage » commence à peser et asservir… 

Ne serait-il pas alors nécessaire, voire primordial, d’envisager, à l’aube du XXIᵉ siècle, un dialogue encore plus perfectible autour du droit kantien, pour que l’Homme n’ait plus à être aliéné – et donc à ôter toute raison de « désobéissance »… ?


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