Michel HAJJI GEORGIOU
07/05/2004
Allocution prononcée lors de la création du Prix Rami Azzam à l’Université Saint-Joseph, en présence du père Sélim Abou et des professeurs Samir Kassir et Jean Salem.
« Le mystère de l’Amour est plus grand que le mystère de la Mort. »
« La Beauté est une forme de génie – plus haut placée, en fait, que le génie, car elle n’a pas besoin d’être expliquée. C’est un des faits indéniables du monde, comme la lumière du soleil, ou les mois de printemps, ou la réflexion dans l’eau sombre de cette coquille argentée que nous appelons la lune. Impossible de la remettre en question, un droit divin la rend souveraine. »
Ces deux aphorismes sont d’Oscar Wilde – mais je sais pertinemment que Rami Azzam y aurait souscrit. Il y a souscrit, aussi bien dans sa vie, un long hommage à la Beauté, au don de soi, au service des autres, que dans sa mort, un triomphe réel du mystère de l’Amour sur la Mort. Il est en effet des étoiles fulgurantes, des feux grégeois, des feux de joie qui brûlent longtemps, très longtemps, rayonnant d’une lumière bienfaisante, bienfaitrice. À tel point que, même quand ils se consument, qu’ils s’éteignent en silence, dans la discrétion la plus absolue, dans l’humilité la plus totale, leur chaleur continue, avec une ardeur sans cesse renouvelée, à apaiser.
Ainsi est Rami. Un cœur ébloui et guidé par la Beauté, un sourire messager de joie, un esprit dévoué aux causes les plus nobles. Un sens de l’éthique et de l’esthétique irréprochable. Tout simplement lui-même, sans excès, sans accrocs, discret, pudique, toujours compréhensif, toujours prêt à servir, jusqu’aux limites de l’impossible. Aussi son ardeur pour l’engagement, sous toutes ses formes, au service de la Cité, n’est-elle pas surprenante, ni même d’ailleurs sa révolte contre l’inertie, le statisme, ou toute forme de démission, vécue au plus profond de lui comme une nouvelle forme de violence. C’est pourquoi d’ailleurs il n’a jamais hésité à descendre dans la rue pour manifester, pour défendre ses idéaux. Jusqu’au bout, la synesthésie paradoxale et parfaite entre l’esthète, le poète, l’avocat, l’objecteur de conscience, le militant et le penseur. Tous ceux qui l’ont rencontré le savent.
Rami Azzam a toujours cru en l’élan naturel de l’Homme, en sa capacité à aller de l’avant, à créer, à se dépasser, dans une communion absolue avec la Vie. Le départ des jeunes libanais, désintéressés, désabusés vers d’autres horizons, il l’a vécu comme un fléau auquel il fallait réagir par l’affirmation de soi, par la création, la production, le génie. Et c’est pourquoi, laissant derrière lui les slogans pour l’action, il décidait à un moment d’envisager la création d’un prix artistique destiné à des étudiants, pour les inciter à rester, à résister dans leur pays à toute forme d’asservissement, à préserver leur identité, à se battre pour elle.

Ce prix devait à l’origine récompenser un meilleur scénario filmique. Mais, quelques jours avant son départ, Rami confiait, à la fois sûr de lui et rêveur, comme un enfant qui découvre le monde pour la première fois : « Je veux être écrivain. » C’est donc un juste retour des choses si ce prix, destiné à encourager les jeunes auteurs francophones, et qui n’est rien d’autre qu’un appel au courage et à la persévérance, porte aujourd’hui son nom. Et la présence de personnalités aussi prestigieuses, aussi accomplies dans leur parcours académique, parmi les membres du jury est également, j’en suis sûr, un hommage que sa modestie n’aurait jamais pu supporter.
De Sélim Abou, il appréciait avant tout le courage, l’audace et la justesse dans les prises de position.
De Jean Salem, il admirait le degré d’accomplissement au niveau de la formation académique, la structure dans la pensée et la symétrie parfaite de l’homme.
De Joseph Maïla, il admirait la rigueur, la souplesse dans les idées, le dynamisme intellectuel et la capacité mythique de synthèse.
Je me souviens très bien de la première fois où, chez lui à la maison, il m’a montré L’Année du destin de Nasri Diab, avec cette exigence aux lèvres, qui ne supportait aucune hésitation. « Tu dois le lire ». Sitôt qu’il en eut terminé la lecture, il se fixa comme mission de la prêter à tous ses amis.
Samir Kassir fut un modèle de verve journalistique, la plume incisive, sarcastique, létale.
Quant à Gérard Bejjani, les mots manquent pour évoquer son impact sur Rami. Il demeurera jusqu’au bout l’ultime référence en matière d’esthétique, d’éveil à l’art et à la littérature. Si nous sommes tous là aujourd’hui, c’est incontestablement grâce à lui.
Permettez-moi de les remercier, un par un, au nom des membres fondateurs du Prix Rami Azzam.
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