L’inévitable devoir de mémoire

Michel HAJJI GEORGIOU

06/08/2004

L’Orient-Le Jour

Les  7, 8 et 9 août 2001.

Ces trois journées restent – tant bien que mal -, dans les mémoires – tout au moins celles des étudiants -, comme synonymes de dégoût, d’amertume, d’écoeurement, de répulsion.

Synonymes de honte, par dessus tout.

La honte. 

Beaucoup se souviendront de cet été 2001, de ce mois d’août déroutant, paradoxal, charnière entre deux Liban. L’un, monolithique, prisonnier de ses nombreux démons, en porte-à-faux avec les valeurs mêmes qui ont fait les spécificités de notre pays (la démocratie, les libertés publiques, le respect et la diffusion des droits de l’homme, la dignité de la personne humaine, etc), et l’autre, dynamique, centripète, printanier.  

Dans les tout premiers jours de ce mois d’août 2001, l’on a vu le patriarche maronite, Mgr Nasrallah Sfeir, et le chef du Parti socialiste progressiste (PSP), Walid Joumblatt, sceller une réconciliation historique, dépassant largement le contexte communautaire, pour prendre une dimension nationale. Le fondement de cette réconciliation, de ce nouveau pacte – son référent mythique – étant un Mont-Liban druzo-maronite, mais ouvert sur les autres communautés. 

La portée de cet événement était trop importante pour qu’elle ne suscite pas de réactions. Et pour cause : cette réconciliation défiait des tabous, des « lignes rouges » inamovibles de fait, celles qui exigent que les carcans communautaires soient respectés depuis la fin de la guerre, celles qui refusent qu’il y ait un dialogue franc, transparent et libre entre les groupes communautaires, une dynamique qui aboutirait à un nouveau pacte national reposant sur la souveraineté nationale. L’initiative de la Montagne constituait dans ce sens un premier pas pour sortir définitivement des tranchées héritées de la guerre, et pour ouvrir la voie à une véritable réconciliation nationale générale, émanant de l’intérieur même du pays. Et qui, surtout, risquait de faire boule de neige. 

Pour annihiler les effets de cette dynamique constructive, il fallait déstabiliser l’ensemble du système, à travers un coup de force, une contre-dynamique destructive : les journées du 7, 8 et 9 août. Les rafles touchant des centaines de jeunes en raison de leur idéaux politiques – en l’occurrence la fin de la tutelle syrienne sur le Liban et le rétablissement de la souveraineté du pays. Des jeunes emmenés directement au ministère de la Défense et interrogés, puis jetés au cachot et accusés, dans des procès en trompe-l’oeil, de fomenter un complot contre la nation. Trois journées durant lesquelles d’autres jeunes, solidaires de leurs compatriotes, ont été littéralement rossés devant le Palais de Justice par des fonctionnaires en civil. Il y eut ensuite l’inculpation et l’humiliation de MM. Toufic Hindi, Habib Younès et Antoine Bassil, qui, d’ailleurs, ne parviennent toujours pas à trouver du travail. Parce qu’ « on » déconseille, dit-on, aux intéressés de les embaucher. 

Dans le fond, peu de choses ont changé depuis les événements des 7, 8, et 9 août. Côté violence, on a même vu pire, cette année, avec l’affaire de Hay el-Sellom. Les étudiants continuent à subir une répression systématique dès lors qu’ils s’aventurent hors des universités. Les responsables du traumatisme d’août 2001, et ils sont nombreux à tous les niveaux de l’État, n’ont pas été sanctionnés. L’absence de sanctions a conduit, au fil du temps à une banalisation de la violence légitimant l’usage de la répression. L’interpellation adressée au gouvernement par les députés de Kornet Chehwane après ces événements n’est toujours pas à l’ordre du jour de la Chambre… 

Pourquoi marquer à chaque coup le souvenir de ces trois journées ? Pour empêcher, d’abord, que de tels événements ne se reproduisent. C’est ce qu’on appelle le sacro-saint devoir de mémoire. Un devoir qui échappe aux considérations de la basse politique, qui est en rapport étroit avec le domaine de l’éthique, du civique. La liberté que l’on veut pour soi, il faut, par principe, l’admettre pour les autres, la reconnaître aux autres. Et, réciproquement, dénoncer toutes les violations, sans distinctions, pour empêcher que l’espace des libertés ne s’amenuise, dans la mesure où chacun, en fin de compte, est une victime potentielle. 

Il convient de rappeler, dans ce cadre, les propos éloquent de ce pasteur allemand protestant, Martin Niemöller : « Quand ils ont arrêté les communistes, je n’ai rien dit, parce que je n’étais pas communiste. Quand ils sont venus pour les socialistes, je n’ai rien dit parce que je n’étais pas socialiste. Puis, lorsqu’ils sont venus pour les leaders syndicaux, je n’en étais pas un, c’est pourquoi je n’ai pas ouvert la bouche. Ils sont ensuite venus pour les juifs, et je n’ai rien dit, parce que je n’étais pas juif. Losqu’ils sont enfin venus pour moi, il n’y avait plus personne pour prendre ma défense ».    


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