Michel HAJJI GEORGIOU
12/11/2004
Il portait sur ses épaules la malédiction de tout un peuple, mais aussi l’espoir de le voir un jour bénéficier enfin, comme tous les peuples de la terre, enfin, d’un État souverain et viable.
Pour cela, il avait traversé un long parcours du combattant, qui l’avait graduellement mené de la résistance armée à la politique de la main tendue.
Jusqu’à ce qu’un sioniste radicalisé ne saborde toute le processus de paix en assassinat Yitzhak Rabin.
Yasser Arafat, ce Omar Mokhtar de la deuxième moitié du XXe siècle, s’est éteint hier, sans voir réalisé son rêve historique d’une patrie palestinienne.
Au contraire. Entre les assauts menés par Ariel Sharon contre ses quartiers généraux de Ramallah et la volonté du régime syrien de l’empêcher de prendre la parole au sommet arabe de Beyrouth 2002, Arafat était cerné de toutes parts par un même ennemi à plusieurs têtes, visages et identités – celui qui a besoin d’un état de guerre permanente pour justifier la poursuite de son terrorisme d’État.
L’homme qui s’en est allé a arpenté trop longtemps les sentiers rocailleux de tragédie, même s’il fut aussi, dans ses moment d’égarement, celui du malheur des autres.
Car Arafat conjuguait en lui à ce point la démesure et la fragilité, la guerre et la paix, l’obstination et le repentir.
Rien que des sentiments paroxystiques.
Pour certains, il était l’équivalent d’un dieu.
Pour d’autres, l’incarnation du diable.
Il n’y avait pas de juste milieu.
Y compris au Liban, où, du temps où l’homme à la keffieh régnait en maître, il n’y avait pas – en apparence du moins – de place pour le moindre centre qui eût permis de rassembler les frères ennemis.
Chef de guerre pour les uns, fauteur de discorde pour les autres, héraut de la cause palestinienne ou simple agent du chaos libanais, Arafat fut en effet tout cela.
Mais il fut surtout autre chose : un homme.
Un homme emporté dans la tourmente d’un siècle qui ne laissait guère de place aux nuances.
Le Liban ne fut pas pour lui une simple terre d’exil ou de repli, mais un piège, une épreuve, un miroir tendu.
Ce Liban pluraliste, déjà fissuré, se brisa dans l’épreuve de sa présence.
Mais lui aussi, quelque part, y laissa une part de lui-même.
Arafat n’ignorait rien de cette fracture.
En 1975, tandis que les bruits de bottes résonnaient à Beyrouth et que la poudrière libanaise menaçait d’exploser, il multipliait les tentatives de compromis.
Dory Chamoun, témoin direct, le dira : « Arafat voulait une solution. Mais son initiative avait irrité Kamal Joumblatt et l’URSS. »
Il y avait en lui cette volonté têtue d’éviter l’inévitable, comme s’il pressentait que la guerre qui s’annonçait allait engloutir le Liban et, avec lui, la cause qu’il portait.
Du reste, l’État libanais, sous la pression de Nasser, n’avait-il pas de lui-même abdiqué sa souveraineté ? La gauche libanaise et la rue sunnite n’étaient-elles pas à la recherche d’un bras armé pouvant infléchir les rapports force en sa faveur, dans le cadre d’une lutte pour mettre en oeuvre son programme de réformes et mettre fin aux excès d’un pouvoir « chrétien » de plus en plus autocratique ?
La droite n’était-elle pas récalcitrante à toute possibilité d’un rééquilibrage au sein du système qui eut corrigé un déséquilibre flagrant entre chrétiens et musulmans au niveau de la représentation politique ?
Ne voulait-elle pas préserver certains privilèges sans rien concéder ?
Quand bien même les tambours de la guerre battaient déjà, encouragés, du reste, tant par Israël, qui créait ainsi un abcès de fixation pour l’OLP au Liban, et par la Syrie, qui ourdissait déjà ses plans d’annexion du Liban, Arafat, avec des gens de bonne volonté de part et d’autres, tentaient d’éviter le pire.
C’est l’histoire de la guerre que personne ne veut raconter.
Elle ne correspond pas aux clichés de l’affrontement barbare et incivile.
Les paradigmes de l’affrontement idéologique, de la discorde sectaire, de la lutte sans merci pour le pouvoir sont tellement plus aguichants, pour maintenir les lignes de clivages, que les efforts de conciliation et de réconciliation.
L’éclatement du Liban, pour certains, est tout simplement jouissif…
Certains, comme Joseph Abou Khalil, se souviennent même de ces rencontres d’avant-guerre, où l’espoir d’un arrangement semblait encore possible.
« Vous verrez, l’État palestinien n’est qu’une question de temps », leur disait Arafat en 1968, lors d’un déjeuner.
Mais les aiguilles de l’Histoire allaient s’emballer, emportant dans leur course les prudences et les compromis.
Car très vite, Arafat fut rattrapé par la logique implacable des armes.
La milice, l’encerclement, le siège, les trahisons…
Et, pourtant, même à l’instant du pire, il n’abandonna pas complètement l’idée d’une porte dérobée vers la paix. Ce fut notamment le sens de cette scène singulière racontée par Amine Gemayel : « Je l’ai vu durant le siège de Beyrouth, en 1982. Il était seul, abandonné par ses alliés, il recherchait le martyre, le sacrifice ultime. Il pensait que les Palestiniens avaient fait une erreur en trempant dans la politique libanaise, qu’ils avaient mal agi avec les Libanais. »
C’était plus qu’un doute : c’était un aveu.
Celui d’un homme qui, au bord du gouffre, confesse que la violence n’a pas servi son rêve, mais l’a compromis.
Plus tard encore, dans l’exil tunisien, auprès de Karim Pakradouni, il lâchera cette phrase définitive, sincère, même si trop tardive après l’invasion d’Israël et la destruction de Beyrouth : « Au Liban, nous avons perdu la route de la Palestine. »
Il n’était plus question ici de tactique ni de rhétorique, mais du vertige d’un homme confronté à l’irréparable.
Arafat, pourtant, resta jusqu’au bout cet étrange funambule, oscillant entre l’instinct de survie du chef de guerre et le désir contrarié du faiseur de paix.
Jusqu’à ces ultimes tentatives de rapprochement, paradoxales, presque irréelles, comme cette rencontre secrète avec Bachir Gemayel qui ne se produisit jamais.
Le président élu, pressentant que sa venue risquait d’attirer sur Arafat les foudres des Israéliens, préféra s’éclipser.
« Je ne voulais pas qu’on tue Arafat », expliqua-t-il à Pakradouni.
Même dans l’horreur, même au bord de l’abîme, l’autre restait un homme.
Avant de périr lui-même, déchiqueté par les monstres.
Il serait pourtant faux de réduire Arafat à un guerrier repenti ou à un pragmatique tardif.
Toute sa vie, il porta en lui ce paradoxe.
Elias Atallah, qui le côtoya au plus près, se souvenait : « Il vivait comme les combattants, prenait les mêmes risques, refusait la clandestinité confortable. »
Mais il restait hanté par une idée fixe : « rentrer en Palestine ».
À Nadim Abdel Samad, il disait sans détour : « Plutôt être moukhtar en Palestine que chef de n’importe quel État arabe. »
Arafat était de ces hommes qui, même dans le vacarme des armes, n’éteignent jamais complètement le chant de l’espérance.
Ceux qui, au milieu de l’effondrement, conservent quelque part un rameau d’olivier.
Qui, honnis par tous, les ennemis comme les « amis », finissent par faire leur mea culpa.
Il n’avait pas « épousé la Révolution » pour y trouver la violence, mais pour y trouver le chemin du retour.
Son départ de Beyrouth, en ce mois d’août 1982, fut bien plus qu’un exil.
Il fut un naufrage, une blessure ouverte.
Et avec lui et ses hommes, c’est tout un pan de l’histoire libanaise qui quitta la ville assiégée.
Ce départ, qui aurait pu être le prélude à la réconciliation, mais Arafat retourna à Tripoli, où, cette fois, ce fut au tour du régime Assad de l’exterminer. Tout comme du reste, il le fit par le truchement de son instrument, le mouvement Amal de Nabih Berry, durant la guerre des camps.
De retour en Palestine, sa boussole réparée, Arafat se transforma ouvertement en homme de paix, pour concrétiser la solution des deux États, Israël et la Palestine.
Il reconnut l’État d’Israël, s’engagea dans le processus d’Oslo avec Rabin et Shimon Pérès, avant que l’État hébreu, sous la houlette des Netanyahu et des Sharon, ne retourne à son antienne, celle des va t’en guerrisme destructeurs à n’en plus finir.
Arafat et sa politique de la main tendue se heurta aux monstres.
Ceux d’Israël, naturellement, obsédés par la colonisation des territoires palestiniens et par l’extermination, calculs démographiques obligent, du peuple palestinien, réduit à des intifadas courageuses mais désespérées. Mais aussi ceux de Palestine, réponse mimétique, sinon allié objectif de Tel-Aviv dans la course aux extrêmes, le Hamas d’Ahmad Yassine.
Au Liban aussi, son départ fut comblé par des monstres sous la coupe des Pasdaran. Amal islamique, puis le Hezbollah, liquida l’ensemble des cadres de la résistance libanaise à Israël pour s’implanter au Liban-Sud. C’est ainsi que l’ex-Fatehland devint le Mahdiland, ou, plus précisément, le Khomeyniland, dans une perspective expansionniste à l’échelle nationale, et, peut-être régionale.
Quant au monstre assadien, il ne saura sans doute jamais repu de sa soif de sang palestinien (libanais et syrien aussi). L’histoire l’a prouvé.
Que des fossoyeurs de la cause palestinienne, des monstres brutaux. Jamais traversés par le doute. Jamais habités par cette obstination tragique d’Arafat, à toujours chercher — parfois à tâtons, parfois trop tard — un dialogue, même au au coeur de la tempête et du fracas des bombes.
Il reste le Fateh lui-même. Saura-t-il se montrer digne de l’héritage de Arafat, où sombrera-t-il, comme c’est toujours le cas lorsqu’un mouvement perd son totem, dans ses querelles intestines et, inéluctablement, dans la médiocrité ?
Quoi qu’il en soit, le Liban, lui, portera sans doute longtemps encore, sinon pour toujours, encore les cicatrices de son équipée insensée, cette étincelle qui mit le feu aux poudres et signa l’acte de décès d’une République déjà trop longtemps usée et abusée, de l’intérieur comme de l’extérieur.
Arafat, s’en va, avec l’ambivalence de toutes les figures de résistance, son lot de haine et d’adulation, de courage et de désespoir.
Il laisse derrière lui un peuple sans héros, abandonné à lui-même, proie facile pour une infinité de prédateurs et autres charognards.
Puisse le khitiar, de là où il est, continuer à montrer aux siens ce chemin de la paix qu’il osa arpenter envers et contre tous.
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