Michel HAJJÌ GEORGIOU
11/03/2005
L’Orient-Le Jour
Les barricades sont tombées, et pour de bon.
S’il est un message fondamental à retenir de la dynamique urbaine qui agite, depuis trois semaines, le centre-ville de Beyrouth, c’est bien celui-là. Que, côte à côte, des jeunes sympathisants et militants des différents courants qui s’entretuèrent jadis sur ces mêmes lieux, fraternisent et cohabitent spontanément, sans aucun problème, dans des tentes, formant ainsi un petit camp de liberté au cœur de la ville, est sans doute la preuve la plus éclatante, au monde entier, qu’un chapitre entier de l’histoire contemporaine du Liban est définitivement terminé. Et que les différentes composantes de la société libanaise sont à l’aube d’une nouvelle ère de vouloir vivre en commun, à traduire constitutionnellement par un nouveau contrat social.
Il est d’autant plus symbolique que ces retrouvailles se fassent sous la statue des Martyrs, au cœur d’un espace qui fut durant des années le théâtre d’affrontements féroces, « le » lieu de destruction par excellence, la ligne de démarcation entre deux Liban virtuels, entre « Charqieh et Gharbieh ». Cette bipolarité a d’ailleurs été entretenue durant la phase de reconstruction du centre-ville par un mur invisible, ce vide béant transformé en autoroute, séparant Saïfi des ex-vieux souks. Reconstruits, ces souks sont devenus durant des années des lieux de consommation sans aucune fonction latente socio-politique (bien qu’ils aient abrité, paradoxe des paradoxes, une Chambre, certes démissionnaire). Des souks que les Libanais visitaient en touristes pour veiller ou flâner, sans jamais investir réellement les rues, sans leur rendre leur âme.
Et puis il a fallu que le père de la reconstruction du centre-ville soit arraché à son rêve pour que le cœur de Beyrouth recommence à palpiter. C’est désormais à quelques mètres de la place des Martyrs que les martyrs de la nouvelle indépendance du Liban reposent. C’est désormais autour de cette sépulture que se poursuit, sans interruption, depuis plus de trois semaines, un cérémonial sacré qui, sur fond de recueillement, de prière et d’unité, attire des Libanais des différents coins du pays. La mort de Hariri marque ainsi, sur le plan symbolique, la ratification, dans le sang, d’un nouveau pacte de convivialité, malgré la marée humaine proclamant mardi haut et fort son attachement à la Syrie sous les yeux de l’autre père de l’Indépendance, lui aussi assassiné, Riad el-Solh.
Mais le véritable phénomène que l’assassinat de Hariri a généré est populaire, spontané. Ce camp, qui s’est installé au centre de la capitale, a permis au centre-ville de redevenir le lieu naturel de contestation qu’il était autrefois. Après l’avoir reconstruit, Hariri a, dans une action posthume d’une symbolique magnifique, rendu le centre-ville à ses habitants, au peuple, qui viennent désormais jour et nuit réclamer le rétablissement de l’indépendance et de la souveraineté dans les ruelles qui assurent la jonction entre le Phoenicia et la place des Martyrs. Dans la même optique de réappropriation de ce qui a été pris par la force, il a également déclenché un processus politique extraordinaire, une dynamique irréversible incitant les Libanais à reprendre en mains leur propre destin.
À une personnalité académique qui a longtemps été le symbole, pour les jeunes, de la résistance à la culture de la servitude, qui lui avait demandé, il n’y a pas si longtemps, s’il serait un jour un nouveau Riad el-Solh, Rafic Hariri avait répondu : « Oui, si vous êtes capables de me donner un nouveau Béchara el-Khoury ». Par-delà les spécificités des différentes parties au pacte libanais, force est de constater que d’une certaine manière, concrètement, à travers sa mort, Hariri a été à la fois Riad el-Solh et Béchara el-Khoury.
L’histoire, mélange d’ironie et de cruauté, a parfois de drôles de façons de se faire. Et l’acte de terrorisme le plus horrible, par l’élan d’un peuple libre dans sa tête, peut se transformer, au grand détriment des bourreaux, en un formidable souffle de vie.
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