Les Beaux Rivages du Printemps  

Michel HAJJI GEORGIOU

18/03/2005

L’Orient-Le Jour

La jeunesse du Liban aspire à la vie. Elle en donne la preuve tous les jours, à toutes les occasions. La jeunesse du Liban aspire à rayonner d’une culture de vie. C’est ce qui explique sans doute son besoin d’aller sans cesse, au fur et à mesure, « libérer », avec des drapeaux libanais et des chansons, les postes abandonnés des forces et des services de renseignements syriens. 

Cette dynamique de vie est une urgence. L’urgence de substituer à des lieux entiers associés durant plus d’un quart de siècle à la peur, à la terreur, à la torture, les couleurs du drapeau libanais, la chaleur humaine, le bouillonnement de la liberté. C’est dans ce contexte qu’il faut replacer les scènes d’allégresses libératrices qui se sont déroulées sur l’ensemble du territoire libanais, et surtout mercredi soir, devant le tristement célèbre Beau Rivage de Beyrouth. 

Depuis quelques jours, les Libanais se livrent à un auto-exorcisme salvateur. En déboulonnant certaines idoles importées qui leur étaient trop pesantes, en réinvestissant, en re-nationalisant des espaces symboliquement liés aux schèmes de la haine. Ils se réapproprient ainsi leur mémoire collective. Le hasard fait bien les choses d’ailleurs : au moment où ces monuments s’effondrent, les manifestations pour la liberté se font autour de symboles authentiquement libanais, ceux-là, à commencer par la statue des Martyrs.

L’ironie veut même que la « manifestation d’adieu » à la Syrie, organisée par le Hezbollah à Beyrouth, se soit déroulée – signe annonciateur de l’inévitable marche de l’histoire – sous la statue d’un des pères de l’Indépendance, Riad el-Solh. Ineffaçable, cette indépendance, rajeunie le 14 mars 2005 à la Place de la Liberté. 

La jeunesse libanaise est en marche pour un nouveau Liban. Il suffit de discuter avec des élèves de classe de troisième d’un établissement scolaire de Beyrouth, ceux-là qui sont nés en 1990, et qui n’ont rien vu de la guerre et de ses atrocités, pour se rendre compte de la maturité des nouvelles générations. 

En 1989, une génération entière avait été marquée par le soulèvement de Michel Aoun à Baabda, par ce mouvement populaire sans précédent, aspirant à la vie. Une dynamique que les circonstances internationales et les barricades de la guerre avaient irrémédiablement liée à une seule région libanaise, puis vouée au néant. Au néant ? Non. Ce qui a été appelé la « génération Aoun », une génération assoiffée de justice et de liberté, a continué à exister. Indépendamment de toutes les considérations politiques liées à Aoun lui-même, le vent de liberté qui a soufflé un jour à Baabda – ce phénomène en soi a servi de modèle à une fraction importante de la jeunesse de l’après-guerre, celle qui est systématiquement descendue dans la rue, ces quinze dernières années, pour défendre les libertés et la souveraineté du pays.  À l’heure où le modèle présenté par le Liban officiel était celui de la corruption et de la servitude, ces jeunes ont proposé un exemple alternatif, fondé sur un idéal de liberté et de vie. 

Aujourd’hui, les plus jeunes générations qui ont pris part au raz-de-marée rouge et blanc du 14 mars ont désormais un autre modèle en tête, qui n’est plus celui de la guerre, qui n’est plus non plus celui de la servitude et du totalitarisme sécuritaire. Désormais, la jeunesse du Liban a, marquées en lettres rouges et blanc dans son esprit, l’image de la liberté. Ce souvenir-là de printemps est intouchable et éternel. 

                                                      


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