Michel HAJJI GEORGIOU
01/04/2005
L’Orient-Le Jour
« You don’t need a weatherman to know which way the wind blows ».
Littéralement, la phrase, que l’on doit à Bob Dylan dans son album Subterranean Homesick Blues, signifie, en français, « pas besoin d’un météorologue pour savoir d’où vient le vent ».
En 1970, cette phrase avait donné naissance, aux États-Unis, à un mouvement clandestin violent issu du mouvement estudiantin : les Weathermen. Une sorte de groupe révolutionnaire amateur de terrorisme urbain, et dont les chefs de file politiques et « spirituels » s’appelaient Eldridge Cleaver et Timothy Leary, apôtre du LSD. Le leitmotiv de ce groupe anarchiste était, à l’époque : « Avant de parler de construction, accomplissons les ruines ».
Certes, il serait faux de réduire le mouvement estudiantin américain à la seule dimension de la violence, puisque les années 68-70 ont également été le fleuron de la contre-culture, du protest song et du flower power, les hippies pacifistes.
La contestation aux États-Unis commence dans les années 1950, avec ce qu’on appelle désormais la beat generation, la génération du ras-le-bol, friande de vagabondage et d’anticonformisme. Le père spirituel de cette époque est Jack Kerouac, qui publie en 1957 Sur la route. Viendront adopter ce style de vie plusieurs écrivains séduits par ce style de vie, comme William Burroughs (Le Festin nu) ou encore Allen Ginsberg (l’un des mentors de Leonard Cohen) et Charles Bukowski (Contes de la folie ordinaire et Journal d’un vieux dégueulasse).
À la génération des beatniks succède celle des hippies, symbole qu’une ère, celle de la guerre du Vietnam et de « la fin de l’innocence » (marquée par l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy) vient de se terminer pour les États-Unis. La nouvelle forme de contestation se caractérise par le rejet de l’establishment, des valeurs établies par la culture puritaine (comme l’éthique du travail, l’esprit de concurrence et de compétition, l’individualisme, la morale sexuelle répressive). La valeur fondamentale de non-violence sous-tend l’action du mouvement hippy.
Quant à ceux qui, incapables de décider entre la gauche et les hippies, ils créent le mouvement hybride yippy, une hésitation entre la subversion pacifique et la révolte violente.
Le mouvement estudiantin, lui, gagne ses lettres de noblesses dans les années 1960, entre 1964 et 1970 surtout. Son action est marquée par une série de manifestations, d’émeutes, de grèves et d’affrontements avec la police (ceux qui se produisent à l’Université de Kent, Ohio, le 4 mai 1970, font quatre morts).
En 1969, la principale organisation étudiante, la SDS (Students for a Democratic Society) se scinde en trois tendances principales : le RYMI (Revolutionary Youth Movement I), c’est-à-dire les fameux Weathermen, le RYMI II, qui ne croyait pas à l’efficacité du terrorisme, et le WSA (Workers-Students Alliance, section étudiante d’une dissidence maoïste du Parti communiste américain). Et, progressivement, avec la fin de guerre du Vietnam, il s’éteint progressivement, pour devenir quasi moribond.
Est-il possible de comparer le mouvement estudiantin américain avec son équivalent libanais ?
L’exercice est audacieux : la source du malaise n’est pas la même. Aux États-Unis, s’il faut reprendre l’analyse du sociologue Lipset (1969), le malaise estudiantins serait dû à deux séries de causes : la première série serait liée au milieu social même de l’étudiant, ce qu’il convient d’appeler les causes micro politiques. La deuxième série concerne l’absence ou la défaillance des structures de communication avec les institutions politiques. Si de telles structures existaient et si la politisation des étudiants avait pu trouver une issue institutionnelle, cette opposition extra-institutionnelle du mouvement estudiantin aurait pu être évitée.
La théorie de Lipset est valable pour le Liban. Une présence hégémonique pesant sur les institutions, celle de la Syrie, a empêché certains courants politiques de s’insérer dans le système politique, c’est-à-dire sur le plan institutionnel, notamment le courant aouniste, les Forces libanaises, le PNL et l’opposition Kataëb. Ces forces politiques, ainsi qu’un grand nombre d’indépendants dégoûtés par le caractère hermétique d’un système politique sclérosé ne leur offrant aucune possibilité d’alternance, se sont ainsi appropriés la rue durant plus de dix ans pour faire aboutir leur cause : le rétablissement de la souveraineté. Parallèlement, le mouvement estudiantin s’est intéressé, quoique timidement, aux phénomènes micro politiques, qui les touchent directement, comme l’abolition du service militaire. Mais, pour eux, l’existence de ces dérives micro politiques relevaient également du pouvoir défectueux en place maintenu par l’hégémonie syrienne. D’où la priorité accordée à la lutte pour le rétablissement de la souveraineté.
Il reste une différence fondamentale entre les Weathermen américains et ces jeunes étudiants « météorologues » libanais qui, depuis le 14 février, font le printemps de Beyrouth : la contestation pacifique, la non-violence.
Dans ce sens, le printemps de Beyrouth relève beaucoup plus de Gandhi que de Bob Dylan.
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