Le Liban, ce « message » anti-totalitaire 

Michel HAJJI GEORGIOU

08/04/2005

L’Orient-Le Jour

Disparu le 2 avril, Jean-Paul II laisse au pays du Cèdre un testament-vocation.

« Le Liban est plus qu’un pays. C’est un message ».

À force d’être reprise, la formule avait fini par ressembler à un cliché.

Pourtant, Jean-Paul II, dont le Liban, toutes composantes confondues, regrette aujourd’hui la disparition, avait saisi avant l’heure la portée de ce petit pays qui relevait, depuis plusieurs centaines d’années, le principal défi du XXIe siècle. Celui de la convivialité, de la véritable vie commune entre différentes communautés religieuses pourtant unies par un sentiment d’appartenance commun, par une destinée commune, comme l’ont prouvé de la plus belle manière les développements survenus après l’assassinat de Rafic Hariri. 

Le « pays-message ». L’allégorie ne pouvait mieux tomber. Jean-Paul II n’ignorait rien, il l’a d’ailleurs prouvé à plusieurs reprises, de la richesse complexe des structures libanaises.

Le Liban-message, c’est d’abord celui du contrat social entre les différentes familles libanaises. Il s’inscrit donc dans la continuité du consensus du pacte de 1943, puis de l’accord de Taëf. 

Cependant, Jean-Paul II, qui a toujours prôné la réconciliation entre les différentes parties liées par le pacte libanais, savait bien que ce contrat n’était pas viable s’il était vicié par les méfaits d’une hégémonie étrangère, si les signataires de ce contrat n’étaient pas capables de s’engager souverainement. « Le Pape a toujours sollicité la fin des ingérences étrangères, militaires et politiques, qui compromettent la reconstitution de l’unité. La conscience de la complexité de la situation – aussi bien intérieure qu’internationale – n’a pas empêché le Saint-Siège de défendre vigoureusement le seul projet qui tienne à cœur pour obtenir la paix dans la région : celui de l’intégrité territoriale, de la pleine autonomie et de la véritable indépendance de la nation libanaise, fondées sur la coopération loyale de toutes les communautés qui la composent », affirme une article de l’Osservatore Roman en date du 5 février… 1985.

Las, le Liban été sacrifié sur l’autel de la realpolitik internationale. Et malgré les appels inlassables du souverain pontife en faveur de l’indépendance du pays et à l’arrêt des massacres, le pays devait finalement faire les frais de calculs internationaux, en violation des règles les plus élémentaires du droit international et de la Déclaration universelle des droits de l’homme. 

Ensuite, durant quinze années, le Liban a été livré à une dynamique destructive, opposée à la dynamique bienfaitrice du pape en faveur de la réconciliation inter libanaise et de la bonne gestion du pluralisme. Il s’agit de la « syrianisation », de la « baassisation » du pays, qui ne répondait qu’à une seule exigence : diviser les communautés libanaises pour mieux régner. Une dynamique en porte-à-faux avec l’âme même du Liban, et qui a même tenté de modifier les fondements mêmes du tissu socio-culturel libanais.

À titre d’exemple, et sans entrer dans les détails de quinze ans de répression et de pratique totalitaire, le mal a même touché la logique du système. La terminologie officielle s’en est ressentie. Ainsi, le terme de convivialité a étrangement été exclu du discours officiel, et l’insihar, qui signifie littéralement la fusion des métaux. D’un système pluraliste fondé sur la liberté et le respect de la diversité et des spécificités, le Liban basculait dans la logique totalitaire de l’uniformité, du moule. Libéré, le Liban redeviendrait, par son unité, sa richesse et ses défis un formidable bastion de liberté naturelle contre la pensée unique et le statisme des régimes monolithiques.

Le pape ne l’avait que trop bien compris. 

Les voies du Seigneur sont impénétrables, dit-on. Le rappel à Dieu de Jean-Paul II, l’un des adversaires les plus farouches de toutes les formes de totalitarisme et de pensée systématique, intervient au moment où le Liban, pour lequel il a toujours souhaité le meilleur, commence enfin à toucher du doigt son rêve de souveraineté.

Le Liban ne l’oubliera pas. 

                                                        


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