Pour le devoir de transparence 

Michel HAJJI GEORGIOU

15/04/2005

L’Orient-Le Jour

Commémorer le 13 avril, c’est très bien. D’autant que, cette année, il y avait plus d’une raison de le faire. Sur le plan symbolique, il était nécessaire pour les Libanais de descendre dans la rue et, à travers une culture de vie, répondre à une culture de mort illustrée par l’assassinat de Rafic Hariri.

Dans ce cadre, deux images sont à retenir des célébrations du centre-ville : la première est l’affluence des Libanais dans les ruelles de Solidere, durant ces trois derniers jours, et il s’agit là d’un signe d’excellente santé et de victoire de l’engagement sur la peur, pour faire revivre un espace paralysé par le crime. La deuxième est l’émotion de Magida el-Roumi chantant, au cœur de Beyrouth, ces deux phrases, écrites, en plus, par un poète syrien : « Relève-toi comme une fleur de noisette en avril ; la révolution naît des plus grandes peines ». 

Cependant, il ne suffit pas de commémorer.

La mémoire c’est un devoir, mais c’est aussi un travail.

L’oubli a souvent été la caractéristique principale attribuée au peuple libanais, une étiquette gênante qui lui colle à la peau. Mais depuis le 14 février, le Liban, redécouvre le sens de l’exigence de vérité, tout en rejetant la culture de la violence. Il aspire à la réconciliation, sans pour autant oublier ce qu’il a vécu, sans occulter sa mémoire, sinon ses mémoires. Cela prouve que « l’amnésie » volontaire que la Syrie, pour des raisons hégémoniques évidentes, a cherché à imposer aux Libanais durant quinze ans, pour empêcher tout travail collégial visant à restaurer une mémoire collective et maintenir chaque fraction communautaire dans son enclave, a été inopérante. Et que les mécanismes de la société civile ont fonctionné naturellement dans une dynamique de rapprochement, malgré tous les obstacles. 

Beaucoup parmi les ennemis du Liban misent sur le caractère éphémère de la dynamique née de l’assassinat de Hariri. Or le moyen de les mettre en déroute est d’institutionnaliser cette dynamique dans un projet global d’avenir pour le pays. Si l’État, impuissant et asservi, n’a pas pu gérer la réconciliation et rétablir la justice, la société civile doit l’inciter désormais à suivre le modèle, tout comme elle l’a incité, avec le pouvoir de coercition de la communauté internationale, à opter pour l’exigence de vérité dans l’affaire Hariri. 

En Afrique du Sud, le but de la Truth and Reconciliation Commission (formée en 1993) était de rétablir la vérité des faits. Le principe de la commission était simple, mais fondé sur une exception : bénéficieraient d’une amnistie (c’est là l’exception) tous ceux qui viendraient devant la commission « confesser » en quelques sortes leurs exactions. L’amnistie des requérants était soumise à deux conditions : d’abord de ne rien omettre de leurs crimes et délits dans leur déposition, ensuite d’avoir agi sur ordre de leur hiérarchie tout en croyant servir un « objectif politique », c’est-à-dire s’ils arrivaient à prouver qu’elles avaient été perpétrées au nom d’objectifs politiques de l’État ou d’un mouvement de libération.

L’amnistie était un moyen d’inciter les auteurs des crimes à avouer ce qu’ils avaient fait, et donc de permettre aux parents de disparus de savoir ce qu’il était advenu de leurs enfants pour que le travail de deuil commence enfin. Parallèlement, si les coupables étaient amnistiés, l’exigence de justice n’était pas pour autant oublié, mais il était abordé en tenant compte d’une autre exigence, toute aussi urgente, celle de la réconciliation. 

L’une des vives critiques formulées à l’encontre de ce projet était d’avoir frustré la justice et le désir de punir. Les amnistiés n’étaient pourtant pas punis pour autant : ils subissaient un châtiment imprévu, la honte de voir le crime exposé et de découvrir l’indicible force de l’opinion publique.

Il est grand temps, pour les Libanais, d’exiger, par-dessus tout, leur droit inaliénable à la transparence, seule véritable bâtisseuse d’avenir. 


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