Pour éviter que ne s’agrandisse le fossé entre les deux peuples

Michel HAJJI GEORGIOU

01/08/2005

L’Orient-Le Jour

C’est sans doute d’une manière dépassionnée qu’il faut suivre les derniers développements au niveau du contentieux de longue date entre Beyrouth et Damas. L’adage selon lequel il faut établir d’excellentes relations entre le Liban et la Syrie ne date pas d’hier.

Fouad Siniora a donc pris une heureuse initiative en se rendant à Damas, pour tenter de réchauffer un peu des relations glacées depuis que l’armée syrienne a été contrainte, sous la pression populaire et internationale, de mettre fin à son bail de quinze ans sur le Liban. Et quels que soient les résultats concrets qui suivront, il aura au moins manifesté ses bonnes intentions, jetant ainsi la balle, et la pression, dans le camp du régime syrien, désormais appelé à faire preuve de meilleurs sentiments vis-à-vis de son voisin.

La véritable détente suppose, comme gage de bonne volonté, un véritable dialogue, et la crise de la frontière sera un bon indicateur quant à la volonté de Damas de changer d’attitude vis-à-vis de Beyrouth. Les deux pays ont des intérêts communs, notamment économiques, au moins en tant que pays limitrophes, c’est entendu.

Ensuite, Damas est et restera plus grand et plus puissant que Beyrouth. Il n’y a donc, selon les règles mêmes de la logique, aucune raison – surtout pour un petit pays comme le Liban – de s’attirer son hostilité. Autrefois, ce discours, revêtu d’une dimension idéologique à la solde de l’occupant syrien dans le but de préserver et perpétuer sa domination sur le pays, sonnait faux et était donc irrecevable. Maintenant que le Liban a recouvré sa libre décision, la donne devrait, théoriquement, changer.

Devrait… Sauf que le problème ne vient pas vraiment de Beyrouth, mais de Damas. Qu’il provient beaucoup plus d’un complexe originel lié à la création même du Grand Liban que d’angoisses sécuritaires diverses, du reste justifiées historiquement.

S’il est donc nécessaire de commenter et d’analyser, sans passion, l’état actuel des relations bilatérales, il reste cependant dur de s’empêcher de juger belliqueux le comportement de Damas. Depuis son éviction politique et militaire du Liban, dont elle n’a jusqu’à présent, et jusqu’à preuve du contraire, pas tiré les leçons politiques, c’est avec une certaine mesquinerie que la Syrie multiplie les gestes d’hostilité à l’égard du pays du Cèdre. Des gestes dont certains ont l’air, à bien des égards, surréels, hors de l’espace et du temps, à commencer par ce blocus commercial d’un autre âge, digne de l’ère soviétique, qui, en d’autres temps et d’autres lieux, aurait été interprété comme une déclaration de guerre en bonne et due forme.

La vindicte syrienne ne s’est pas contentée de ce geste, mais poursuit ses vexations avec grande originalité. Ainsi, la Syrie réclame-t-elle des dommages et intérêts pour les travailleurs syriens qui auraient été tués durant l’intifada de l’indépendance, ce qui est tout à fait légitime s’il s’avère que des ressortissants syriens ont vraiment été la victime d’actes de rétorsion après l’assassinat de Rafic Hariri.

Cependant, elle oublie un peu qu’elle a à son actif, sur trente ans de présence au Liban, une liste interminable d’actes condamnables, faisant fi de la dignité humaine et des droits humains les plus élémentaires. Il est donc tout à fait périlleux pour elle de se lancer dans une affaire de compensations, d’autant que les Libanais qui ont vu leurs maisons occupées durant trente ans par les soldats syriens – pour n’évoquer que ce dossier-là – et sans entrer dans le vif de la guerre et de l’occupation, ont tout autant droit à des dommages et intérêts.

Sans compter les sommes faramineuses qui auraient été détournées de Beyrouth en direction de Damas, dans le cadre de cette fameuse « mafia libano-syrienne ».

Et il est encore plus étrange d’entendre les responsables syriens soulever le cas de « 795 disparus syriens au Liban », pour faire pendant, et peut-être même obstruction, à un éventuel règlement du dossier des détenus libanais en Syrie, dont le nombre est tout aussi important. D’autant que du temps où il tenait toutes les commandes à Beyrouth, Damas n’a jamais évoqué ce dossier.

Mais le plus important reste la relation entre les deux peuples. Tout le monde sait qu’il existe des liens de parenté entre de nombreuses familles libanaises et syriennes, et que le plus grand tort que la Syrie pourrait porter à elle-même et au Liban est de créer une haine intarissable entre les deux peuples.

Historien de formation, le regretté Samir Kassir l’a bien vu, et a essayé d’y remédier, en essayant de brider l’enthousiasme parfois raciste des jeunes Libanais, lors des manifestations place des Martyrs. L’expulsion, aujourd’hui, de cadres libanais travaillant en Syrie, sous prétexte qu’« ils n’ont pas mis à jour leurs papiers », ou encore certaines vexations commises, ces derniers jours, par les douaniers syriens à l’encontre de ressortissants libanais, risque d’agrandir le fossé et de renforcer l’animosité que les autorités syriennes ont déjà créé entre les deux peuples.

Il reste l’essentiel. L’essentiel réside dans une question simple : quelle attitude le Liban doit-il avoir avec la Syrie dans l’étape à venir ? La réponse n’est pas simple et implique plusieurs niveaux d’analyse.

Faut-il agir par réflexe et répondre du tac au tac, par le même genre de provocation, en continuant à tancer la Syrie pour tout ce qui se produit ? Certes pas. Cela ne ferait que faire régresser des relations déjà vacillantes et qu’il est impératif de rétablir sur de bonnes bases, maintenant que la Syrie a quitté le Liban, qu’une enquête internationale s’occupe de l’assassinat de Hariri et que le contentieux principal entre les deux peuples est réglé.

Faut-il, dans un excès de bonne volonté, complètement absoudre Damas de tous les crimes commis au Liban et lui donner une étreinte fraternelle sans aucune méfiance ? Cela serait périlleux, puisque l’appareil syrien de présence au Liban, quoique affaibli, n’a pas encore été totalement démantelé, que la « désyrianisation » n’en est qu’à ses débuts, que la mafia sécuritaro-économico-financière est toujours en place, et que les derniers événements, de l’assassinat de Hariri à la révolution du Cèdre, sont encore trop proches pour être pensés sans passion.

Faut-il continuer à agir selon la dialectique du rapport de forces instaurée par Damas durant ses années de règne ? Non plus, puisque ni le Liban gagne à traiter la Syrie comme puissance défaite, ni la Syrie gagne à continuer à agir avec le Liban comme éternel vassal.

La seule solution, à l’heure actuelle, est la positive attitude adoptée par Fouad Siniora, c’est-à-dire l’ouverture mêlée de prudence, la coordination sans excès, le pragmatisme total, en attendant le moment où cette direction syrienne aura compris l’importance, au XXIe siècle, d’abandonner enfin certains fantasmes annexionnistes et d’établir de vraies relations, diplomatiques et interétatiques, entre Beyrouth et Damas. Dans le style des relations franco-allemandes de l’après-guerre, et avec tout ce que cela a nécessité comme mutations, en France comme en Allemagne.


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