Michel HAJJI GEORGIOU
01/10/2005
L’Orient-Le Jour
Mai 2000. Ehud Barak, Premier ministre israélien, décide de retirer ses troupes du Liban-Sud. Pour le Hezbollah, il est enfin temps de crier victoire, après s’être progressivement organisé, depuis 1982, en foco guerrillero, en « foyer révolutionnaire » dans la droite lignée – laïcité en moins – des méthodes prônées par Che Guevara.
L’itinéraire de la lutte des guérilleros du Hezb a été long : il a fallu, en chemin, s’imposer comme la force principale sur le terrain au sein même du foco, en effaçant soigneusement, en cours de route, toute trace de la résistance laïque initiée, en parallèle, par les forces progressistes de gauche contre Israël. Il a fallu ensuite acquérir progressivement à sa cause, pour exister réellement en tant que « résistance », la population locale, directement affectée par l’existence du « foyer révolutionnaire ». Dans cet esprit, le Hezbollah a notamment développé, au fil des années, une véritable infrastructure sociale pour interagir avec son milieu, pour créer des liens de légitimité avec les zones rurales dans lesquelles il s’était implanté.
Parallèlement, le parti islamiste a dû, en deux décennies, s’organiser stratégiquement en fonction des multiples bouleversements internationaux. Après avoir consolidé, dans sa doctrine et son discours, son identité proprement « iranisante », le Hezbollah va devenir, au Liban, la clef de voûte de l’axe régional syro-iranien, et, par conséquent, l’un des principaux piliers du système syrien au Liban.
Dans cette optique, le Hezbollah va renflouer politiquement la légitimité du président de la République, notamment celle d’Émile Lahoud, le chef de l’État accordant, en contrepartie, une couverture légale à l’action de la Résistance contre Israël. L’osmose entre la légalité et la Résistance est d’ailleurs tellement parfaite que les deux projets finissent par se confondre.
En marge de sa couverture légale, le parti parvient à obtenir une reconnaissance nationale de son statut de résistant à l’occupation israélienne, ce qui confère une légitimité nationale à son action, et lui octroie, partant, une marge de manœuvre encore plus grande.
Ainsi, le Hezbollah parvient à s’organiser efficacement en guérilla résistante, menant une guerre d’usure contre l’occupant israélien et sa milice supplétive, l’Armée du Liban-Sud. Le retrait israélien, en mai 2000, vient couronner les efforts du parti qui, gagne encore plus en légitimité nationale, et se retrouve désormais lié à une dynamique souverainiste. Le discours d’origine du parti était islamiste, donc lié à une culture de l’espace, celui de la « umma ». La libération du Sud opère une transformation remarquée à ce niveau, puisqu’elle lie désormais le discours et l’action du Hezbollah a un territoire en bonne et due forme, celui du Liban-Sud.
Durant plus de quatre ans, l’acquis de la Libération a revêtu le Hezbollah d’une sorte d’aura d’invulnérabilité. Disposant ainsi d’un crédit non négligeable, le parti en a surtout usé pour défendre le régime syrien installé au Liban. Au faîte de sa puissance, il n’a cependant pas remarqué qu’il était déjà engagé, marche de l’Histoire oblige, dans une dynamique de déclin, ignorant sans doute l’adage selon lequel le dôme du Capitole n’est pas loin de la roche Tarpéienne.
Une multitude d’événements, locaux et internationaux, depuis l’an 2001, ont pourtant contribué à resserrer de plus en plus l’étau sur lui, réduisant petit à petit l’étendue de sa légitimité.
Puis, dans la foulée de l’assassinat de Rafic Hariri et du Printemps de Beyrouth, au moment où la Syrie, principal allié stratégique du Hezbollah, sonnait le clairon de la retraite, le Hezb organise, le 8 mars, la manifestation de force de la place Riad el-Solh, qui, en dépit de son caractère imposant, marque une régression dans la trajectoire du parti. Auteur du mouvement de masse le plus extraordinaire de l’histoire du pays (le 14 mars n’a pas encore eu lieu), le Hezbollah réalise certes un exploit, en s’imposant, en plein cœur de Beyrouth, comme la principale force politique, sur le plan de la mobilisation.
Il réalise également d’autres tours de force : d’abord, affirmer à qui veut bien l’entendre, au Liban comme dans le monde, qu’il continuera à exister politiquement, et avec la même envergure, même si Damas s’en va. Ensuite, réaliser une véritable phagocytose politique au sein de la communauté chiite, en absorbant totalement le mouvement Amal. Il s’agit donc une unification sans le fusil de la communauté, dictée par les impératifs internationaux (le danger de la 1559), et qui s’exprime politiquement à travers la réunion du Rassemblement de Aïn-el-Tiné.
La communauté chiite vient d’achever son verrouillage communautaire en vue de la période qui s’annonce.
Mais le Hezbollah est pris une semaine plus tard à son propre piège, celui de la supériorité numérique. La rencontre druze, sunnite et chrétienne du 14 mars vient lui ôter la légitimité nationale dont il était jusqu’à présent bénéficiaire. Le parti se retrouve politiquement mis en minorité, même si l’échéance des législatives pousse Walid Joumblatt, sous la prédication de l’arabité, à tisser une alliance avec lui.
Avec le départ des Syriens et l’affaiblissement de l’appareil sécuritaire, incarné par Baabda, le Hezbollah a beaucoup perdu sur le plan interne, et s’est retrouvé dans la ligne de mire de la communauté internationale. Sa vulnérabilité l’a déjà conduit à entrer pour la première fois au gouvernement, à la recherche de cette légalité qui le protègera de tous les courroux. Les contradictions avec le Courant du Futur, pilier actuel de la communauté sunnite, sont nombreuses. L’alliance avec le PSP ne saurait être une échappatoire.
Quant à l’ouverture d’un dialogue avec Michel Aoun, n’est-elle pas pour le Hezbollah, à la recherche du moindre prolongement qui lui permettrait de sortir de son isolement chiite, une manière de recouvrer un peu de cette légitimité en déclin ?
À moins qu’ébloui par un mythe de l’invincibilité, il ne pense qu’il soit en mesure de gagner du temps, en comptant sur des changements internationaux, comme par exemple une déroute virtuelle des Américains en Irak. Il s’agirait, auquel cas, d’une preuve que le parti est encore prisonnier, quelque part, du mythe de sa propre « invincibilité ». Qu’il pense psychiquement qu’il n’a plus besoin de l’approbation des autres pour exister.
Ce serait là une erreur monumentale, et il est presque incroyable qu’un parti qui compte des cadres aussi brillants puisse la commettre.
Au Liban, on a beau être hyperpuissant au sein de sa propre communauté, on ne peut rien faire sans bénéficier d’un consensus intercommunautaire, seul garant de légitimité nationale. Tout consensus, dans le Liban de l’après-Syrie, passe désormais par le vrai dialogue, qui suppose des partenaires égaux, loin des privilèges respectifs des parties en présence.
Pour le Hezbollah, le vrai dialogue ne commencera vraiment que lorsque le débat sur l’abandon des armes aura abouti, et que la logique du partenariat aura enfin pris son essor.
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