De haut-commissaire au Liban à bouc émissaire en Syrie ?

Michel HAJJI GEORGIOU

12/10/2005

L’Orient-Le Jour

L’histoire a parfois de drôles de façons de parfaire sa marche. 

Durant vingt ans, Ghazi Kanaan a été, de Anjar, l’incarnation même de la domination syrienne au Liban.

L’artisan de la terreur.

Tour-à-tour « mitrailleur », quand il s’agissait de dissuader par la barbarie toute résistance à l’emprise grandissante de Damas sur le pays du Cèdre ; déstabilisateur sournois quand il fallait tantôt abaisser et tantôt soumettre, au bon gré de la balance damascène, telle ou telle fraction communautaire ou politique ; faux pacificateur dès lors qu’il s’agissait d’éteindre l’incendie qu’il venait d’allumer pour mieux ancrer Damas au Liban… 

Durant ses vingt ans de mandat absolu sur le territoire libanais, Ghazi Kanaan a pu montrer toute l’étendue de son savoir-faire sécuritaire, mettant tout son génie machiavélique au service des intérêts du régime syrien, façonnant à sa mesure sur le terrain l’empire rêvé par Hafez el-Assad, avec cette virtù que Machiavel attribue aux seuls bâtisseurs d’État. 

Que ne s’incline-t-on pas, quelque fois (et combien, toutes tendances et appartenances confondues, l’ont fait au Liban), devant le génie, même lorsqu’il est orienté sur la production, parfois bien séduisante, du mal le plus terrible… 

Lorsque l’on a eu en main autant de puissance que Ghazi Kanaan au Liban durant vingt ans, que l’on a eu l’opportunité de faire et défaire des présidents et des gouvernements, que l’on a pris autant goût à jouer dans la cour des grands,  la chute ne peut être que des plus vertigineuses. 

Le ministre de l’Intérieur syrien – qui était promis a une carrière des plus prometteuses à Damas, disait-on encore il y a quelques années, mais c’était avant que le nouveau directoire syrien n’accumule « erreur sur erreur », pour reprendre le testament sans cesse confirmé de Samir Kassir – a découvert hier que le Capitole n’est effectivement pas loin de la roche Tarpéienne. 

L’ironie du sort veut que la mort du général Kanaan intervienne, avec la fin de l’ère syrienne au Liban, comme si le cycle devait effectivement être parfait. 

Qui a dit que les malédictions et les vengeances d’outre-tombe n’étaient confinées qu’à l’Égypte pharaonique ?

Il reste que la fin de parcours de Ghazi Kanaan donne déjà lieu à toutes les interprétations. 

Il y a d’ailleurs de quoi, puisque les circonstances de sa mort, mystérieuses à souhait, sont dignes de ces péplums sur la Rome décadente, où il se trouve toujours un empereur en crise pour contraindre celui qui l’a parfois le mieux servi mais qui doit être à présent sacrifié sur l’autel de la raison d’État (ou plutôt de régime), à s’ouvrir les veines, lien de fidélité oblige. 

Alors, suicidaire ou « suicidé », l’ex-cerveau des SR syriens, qui n’a pourtant pas donné de lui l’image d’un homme angoissé ou déstabilisé, et ce jusqu’à la dernière minute hier sur les ondes de « La Voix du Liban » ? 

C’est au contraire un homme à la voix déterminée, livrant bataille contre ce qu’il qualifiait de « calomnies », suffisamment batailleur encore en tout cas pour se disculper à une déclaration bien pensée et préparée à la radio, même si certains à Damas ont dépeint, avec une mauvaise foi évidente et qui frise le burlesque, un homme « rongé par son angoisse au sujet du devenir du Liban ». 

Il ne manque plus que de mettre le « suicide » de Kanaan sur le compte d’une peur bleue face aux progrès de la grippe aviaire, qui, déjà en Turquie, frappe aux portes de la Syrie !

Certes, la farce est bien bonne. 

Mais, par-delà le ridicule de la formule sur les « états-d’âme libanais » du général syrien, la thèse concernant un lien éventuel entre la disparition de Kanaan et l’imminence de la publication du rapport Mehlis est loin d’être une hérésie. 

Le ministre de l’Intérieur avait été entendu par le magistrat allemand lors de son passage à Damas, et les rumeurs vont bon train au sujet de ce que les deux hommes se seraient dits. L’homme le plus informé sur les moindres détails de la situation au Liban depuis trente ans aurait-il livré des secrets à la commission d’enquête, et, partant, aurait-il « trahi » les siens ? 

A-t-on trouvé bon de réduire au silence ce témoin gênant de l’ère syrienne à titre préventif, pour qu’il emporte dans sa tombe les secrets les plus tortueux et les plus décadents de la pax syriana 

Ou bien le « suicide » de Ghazi Kanaan, qu’il soit un acte volontaire ou une machination sordide, doit-il être perçu et compris à travers une autre grille de lecture : en l’occurrence un stratagème étudié et préparé pour trouver une issue à l’affaire Hariri ; pour clore, avec plus de peur que de mal, cet épisode international menaçant pour le régime syrien, et empêcher qu’un tremblement de terre ne menace les bases sur lesquelles le Baas repose en Syrie depuis les années 70 ? 

S’il en est ainsi, c’est peut-être à travers ce prisme qu’il faut comprendre les informations diffusées mardi par la New Tv compromettant Kanaan, puis, hier, les propos tenus par le président Bachar el-Assad à CNN avant la mort du général, selon lesquels tout syrien impliqué dans la mort de Hariri sera considéré comme un « traître ». 

Le président syrien admettait ainsi – mais est-ce complètement innocent ? – pour la première fois l’éventualité d’une responsabilité syrienne, même renégate, dans l’assassinat de Hariri. Ghazi Kanaan, excellent décrypteur des situations les plus complexes, aurait-il vu un certain étau se resserrer sur lui, et aurait-il agi en conséquence, diffusant son dernier message en direct à la VDL, sans courir le risque d’être intercepté ? 

Pour l’anthropologue René Girard, le bouc-émissaire désigne l’individu nécessairement coupable pour ses accusateurs, mais innocent du point de vue de la « vérité », par lequel le groupe, en s’unissant uniformément contre lui, va retrouver une paix éphémère. 

S’il en est ainsi, dans une perspective anthropologique, Ghazi Kanaan – dont du reste l’innocence, atterrée par ses actes, a sans doute pris la fuite depuis des décennies déjà… – a peut-être été hier l’incarnation parfaite du bouc-émissaire, le coupable sacrificiel idéal dans ce cadre, puisque désormais incapable de se défendre, à travers lequel le directoire syrien espère encore acheter son salut dans le crime du 14 février.

Ou, tout au moins, ne connaître que le purgatoire. 


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