L’État de barbarie, encore et toujours…  

Michel HAJJI GEORGIOU

22/10/2005

L’Orient-Le Jour

Le 22 mai 1985, Michel Seurat, fondateur du Cermoc, était enlevé au Liban, puis assassiné quelques temps après. Les regards accusateurs s’étaient tournés vers l’Iran et ses ramifications politiques au Pays du Cèdre, mais il est de notoriété publique que le brillant sociologue français avait fait de la Syrie son laboratoire privilégié de recherche, et qu’il avait consacré au régime baassiste une série d’articles. Les études de Seurat sur le régime syrien devaient ensuite être publiées dans un recueil intitulé L’État de barbarie

S’inspirant du sociologue maghrébin Ibn Khaldoun (XIVe siècle), Michel Seurat avait repris le concept de la açabiyya (esprit de corps) pour analyser le régime baassiste en Syrie. Selon lbn Khaldoun, à un endroit historique donné, une communauté (açabiyya), soudée par les liens du sang ou simplement une unité de destin, use d’une prédication religieuse ou politique (da’wa) comme d’un tremplin pour arriver et se maintenir au pouvoir (mulk). 

Michel Seurat s’était servi de la triade khaldounienne açabiyyada’wamulk pour expliquer la nature et les fondements du régime syrien qui, fondé sur une minorité alaouite qui gouverne une majorité sunnite (qui plus est majoritaire dans l’ensemble du monde arabe), doit se défendre en usant d’une prédication arabiste (notamment la fameuse « tanière du lion de l’arabisme ») à outrance pour légitimer son pouvoir et le maintenir d’une main de fer. Il avait ensuite analysé, avec la rigueur propre au véritable chercheur, comment le régime syrien, n’ayant pas les moyens de son totalitarisme, se maintenait par la tyrannie et par le terrorisme d’Etat. C’est cette analyse de « l’État de barbarie », expression consacrée pour désigner l’État syrien baassiste, qui allait être associée à la mémoire de Michel Seurat après son assassinat pour ses idées, comme avant lui Riad Taha ou Sélim Laouzi, ou, tout récemment, Samir Kassir. 

Depuis, avec la pâtine du temps et après s’être bien accomodée d’une participation à la coalition américaine lors de la guerre du Golfe, la prédication « arabiste » de Damas s’était progressivement et sérieusement érodée, comme l’a si souvent rappelé Kassir, parfois au nez même de responsables syriens, dans le cadre de débats télévisés. L’intervention irakienne, et la chute du jumeau ennemi à Bagdad, avait aussi contribué à donner l’impression d’une fin de partie lente mais pourtant imminente à Damas. Qu’à cela ne tienne, les Syriens se sont entêtés à accumuler « erreur sur erreur » à Beyrouth, perdant au passage (l’inéluctable marche de l’Histoire ?) la légitimité internationale accordée à leur occupation au Liban. 

Parfois, certaines erreurs sont fatales, même si leur véritable portée met du temps à se révéler.

Directement pointé du doigt, hier, dans l’attentat du 14 février par le rapport Mehlis, le régime syrien a porté le coup déterminant à ce qui était sa da’wa traditionnelle, arabiste. En se retrouvant soupçonné du meurtre de Rafic Hariri, l’homme fort du sunnisme politique libanais et arabe, et à la dimension internationale avérée, le Baas de Damas a en même temps sacrifié, le temps d’une explosion, le peu qui lui restait encore comme légitimité arabe, surtout aux yeux de la majorité sunnite. Le voilà désormais suspecté devant le monde entier, et qui plus est par l’ONU. Et la réaction du régime, qui continue de nier son implication en contestant la crédibilité du rapport, est effarante. Elle dénote une détermination masochiste à poursuivre son suicide, sous le regard, dès la semaine prochaine du Conseil de sécurité.  

Pour autant, il ne faut pas trop se réjouir, ni dans un sens, ni dans l’autre. La chute du régime syrien entraînerait probablement un chaos incommensurable en Syrie, et il est à parier que la communauté internationale est suffisamment hantée par le cas irakien pour éviter de le reproduire. Maintenir au contraire les baassistes de Damas, c’est probablement maintenir la capacité de nuisance d’un régime qui, comme l’expérience l’a si souvent prouvé, préfère cumuler les fautes plutôt qu’apprendre de ses erreurs.

À moins qu’on ne trouve enfin un moyen de brider les sanglantes ardeurs de l’État de barbarie. 


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