Michel HAJJI GEORGIOU
13/12/2005
L’Orient-Le Jour
« Pourquoi j’ai collé sur mon bureau ces petits portraits de John Fitzgerald Kennedy et d’Ernesto “Che” Guevara ? Parce que ce sont deux figures mythiques, transfigurées dans leur éternelle jeunesse, immortalisées, chacune dans son camp, comme un rêve de pureté et de résistance. »
Ces propos sont de Gebran Tuéni.
Ils datent du 1er juin 2005, veille de l’assassinat de Samir Kassir.
Fraîchement auréolé de son élection au siège grec-orthodoxe de Beyrouth, le PDG d’An-Nahar est alors au meilleur de lui-même. Le cycle infernal des exécutions manu militari marquant le début du déclin du printemps beyrouthin n’a pas encore commencé.
Le rêve immaculé du 14 mars est encore tout frais. L’air pur des Cèdres en révolution n’a pas eu le temps d’être vicié par les petits intérêts, par le climat putride des législatives.
L’instant est à la célébration.
Pour Gebran Tuéni, il s’agit sans conteste d’un aboutissement, mais surtout d’un nouveau départ.
Après avoir été dans la résistance sur tous les fronts, dès les premières heures — aux côtés de Bachir Gemayel, puis de Dany Chamoun, Samir Geagea et Michel Aoun, et avant que la voie de la résistance ne s’étouffe dans des guerres fratricides aux conclusions absurdes —, le militant au service de la liberté et de la souveraineté peut enfin rêver d’une carrière politique, pour continuer à agir en journaliste, en objecteur de conscience, en défenseur des droits des citoyens, mais aussi au sein de l’hémicycle.
Au bout de trente ans de parcours, son étoile est à son zénith. Mais le spectre de la menace et de la mort rôde déjà près des locaux d’An-Nahar. Gebran Tuéni en est d’ailleurs rapidement conscient. Il s’expatriera d’ailleurs quelques mois plus tard en France, avant de prendre la décision courageuse de revenir. Une dernière fois, vers son destin.
C’est bien connu, les Assassins de Damas sont, et c’est le moins qu’on puisse dire, des briseurs de rêves, et leur cynisme dépasse tout entendement. Ils savent frapper juste, dès lors qu’il s’agit de détruiree et que soit s’établir le règne de la barbarie.
Outre la coïncidence entre l’attentat d’hier et la publication du rapport Mehlis, les criminels ont attendu le retour de leur victime… de l’hommage organisé en l’honneur de son père, Ghassan Tuéni, à Matignon.
Cynisme ? Non, pur sadisme.
Le destin de certains hommes est étrange, surtout ceux qui ont pris la décision d’opter pour les sentiers les plus durs ; d’arpenter, en guides courageux et expérimentés, les cimes de la liberté.
Gebran Tuéni était de ceux-là.
Hier, le journaliste libre a rejoint, dans la transfiguration par une mort violente, ses deux figures emblématiques, avec, à la clef, la fougue révolutionnaire et éternellement jeune du Che, et la stature d’homme d’État mûr et plein d’espoir de JFK.
De Guevara, Gebran Tuéni emporte dans son martyre le souci de l’image soignée, toujours plus séductrice, de « l’animal politique » éloquent, véhément, et fin bretteur.
Comme Kennedy, l’homme qui a incarné l’esprit de la liberté au Liban tire sa révérence beaucoup trop tôt, sauvagement abattu avant de voir son rêve de pureté et de résistance complètement accompli.
Du président martyr américain, le champion des libertés hérite du même destin tragique qui plane sur sa famille depuis plusieurs décennies, apanage des grands hommes prêts à sacrifier leur vie au service de causes qui les dépassent.
Le guérillero argentin et le chef d’État américain étaient tous les deux de grands orateurs, capables de soulever les foules, de s’adresser directement aux individus en interpellant à la fois leur raison et leur cœur. Ils avaient tous les deux cette aura magnifique, qui leur donnait l’impression de briller à l’écran.
Gebran Tuéni savait, lui aussi, captiver et monopoliser l’image.
Les similitudes sont nombreuses. L’identification est poussée à son paroxysme. Les voies de la fatalité sont impénétrables : on ne choisit pas ses maîtres pour rien, surtout quand on finit par y ressembler.
Sur Gebran Tuéni, il y a encore beaucoup à dire.
La carrière de l’homme est fulgurante.
Le résistant n’a pas encore épuisé tous ses secrets.
L’histoire se chargera de le faire à sa place.
Le réformiste n’a pas eu le temps de commencer à mettre en application le programme ambitieux et révolutionnaire qu’il avait élaboré durant sa campagne électorale. Un programme dont il était tout fier, et qu’il défendait bec et ongles. Avec, en priorité, une fonction latente essentielle : se positionner, au Parlement, en tant que médiateur entre la société civile et la société politique.
À ce niveau, l’homme a été une fois de plus fidèle à ses principes. La semaine dernière, il continuait de jouer son rôle de témoin au service de la vérité, réclamant l’adhésion du Liban au TPI, évoquant l’horreur des fosses communes, posant l’un des problèmes-clefs pour la refondation de l’État dans son rapport avec la société : l’exigence de justice restauratrice pour purifier la mémoire collective et reconstituer un tissu socioculturel démantelé par trente années de guerre et d’occupations diverses.
Le souci de préserver le dynamisme de la jeunesse éternelle était au centre de la « persona » de Gebran Tuéni. Ce n’est donc pas un hasard si l’homme avait un rapport privilégié avec les jeunes, et tout particulièrement les étudiants. Comme Samir Kassir, le journaliste est resté jeune jusqu’au bout, et rebelle de surcroît. Il était toujours au-devant des grandes causes, et n’hésitait pas à défendre les étudiants contestataires lorsqu’ils étaient réprimés par l’État sécuritaire inféodé à l’occupant, au moment où beaucoup d’autres, journalistes et politiques, se muraient dans un silence complaisant. Tout comme il dénonçait les injustices de l’ère de la tutelle, alors que certains s’employaient à en couvrir les agissements.
La jeunesse a perdu un allié de valeur et un défenseur acharné, dont l’un des objectifs avoués était d’œuvrer pour un renouvellement des élites et d’associer les étudiants aux différents rouages de la vie politique.
L’enfant terrible du journalisme qu’est Gebran Tuéni n’est plus ; et le vide que l’homme politique et l’acteur de la société civile laisse derrière lui est impossible à combler.
Il sera difficile, très lourd, de guetter en vain sa voix sur les ondes, ou sa silhouette sur les écrans de télévision, attendant ses interminables joutes verbales, sa manière tout à fait spéciale de laminer ses adversaires en usant d’un débit extraordinaire, de sa verve habituelle, de son sens de la formule…
Gebran Tuéni a traversé la vie politique et socioculturelle libanaise comme un bolide.
Pour autant, les traces qu’il laisse marqueront le Liban pour toujours.
Gebran Tuéni n’est pas qu’un martyr de la presse ou un martyr de la nouvelle indépendance du Liban. Son assassinat est comparable dans son ampleur, mais à un niveau différent, à celui de Rafic Hariri.
Rester silencieux ou frileux devant un tel acte est impardonnable : les divisions des politiques, surtout dans les rangs du 14 mars, aujourd’hui, quelques heures à peine après son assassinat, sont autant de coups portés à sa mémoire.
« Nous jurons par Dieu Tout-Puissant, chrétiens et musulmans, de rester unis jusqu’à la fin des temps pour défendre le magnifique Liban. »
N’oublions pas le testament que laissait Gebran Tuéni devant l’océan de vie rouge et blanc du 14 mars, comme une profession de foi fondatrice sur laquelle le temps ne devrait jamais avoir de prise.
C’est là l’image qu’il a voulu laisser de lui pour l’éternité, c’est là le serment que nous devons respecter pour faire toujours honneur à sa mémoire.
Mais la fidélité et la détermination l’emporteront.
Il ne saurait y avoir de reniement, encore moins de renoncement.
Le coq ne chantera pas trois fois avant qu’une nouvelle aube, celle pour laquelle œuvrait inlassablement Gebran Tuéni, ne se lève.
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