Pour que le martyre ne soit pas vain…

Michel HAJJI GEORGIOU

14/12/2005

L’Orient-Le Jour

La révolution du Cèdre a été un tournant dans l’histoire du pays, il s’agit là d’un fait indéniable. Les forces syriennes ont été contraintes au retrait, les chefs des services de renseignements ont été – en principe – neutralisés (même si des leaders politiques éminents assurent que certains officiers de différents services continuent à avoir des rapports directs avec Damas), et la commission internationale sur l’assassinat de Rafic Hariri a été formée, avec le succès que l’on sait.

Cependant, dans la typologie des révolutions, du Portugal à l’Ukraine, force est de constater que la nôtre est affublée de tares pour le moins particulières.

Une observatrice avisée constatait en effet, et à juste titre, que notre printemps de Beyrouth est suivi de l’exécution progressive et systématique de ceux qui l’ont fait, les pères victorieux de la nouvelle indépendance, par l’ex-occupant, renversé et en déroute. En déroute, mais toujours au plus fort de sa capacité de nuisance, comme le prouve la méticulosité dont il fait montre dès lors qu’il s’agit de pratiquer allègrement son violon d’Ingres de toujours : l’assassinat des leaders libanais prosouverainistes.

La révolution du Cèdre a donc cédé la place à une réaction syrienne barbare, malgré la pression croissante de la communauté internationale contre le régime baassiste de Damas, ce qui a de quoi désarçonner plus d’un diplomate occidental rationnel.

Comment un régime déjà hors la loi peut-il défier aussi effrontément toute la communauté internationale ? À moins qu’il n’ait quelque part l’assurance de bénéficier d’une baraka selon laquelle la politique d’extermination et du vide qu’il a pratiquée intra muros (mais aussi au pays du Cèdre) empêche son effondrement, et que, quelles que soient les atrocités qu’il commet, le clan au pouvoir aura toujours longue vie… Ou encore qu’il n’ait décidé de se suicider, dans la logique militariste et tyrannique des régimes arabes.

Soit.

Mais qu’il se suicide en silence, sans trop gêner les autres.

La révolution du Cèdre souffre de nombreuses malformations qui en ont affaibli les effets et les réalisations.

D’abord, il y a les forces politico-communautaires du 8 mars et l’absence d’un consensus constructif, remplacé par une culture de la compromission. C’est là le ventre mou du système politique schizophrène de l’après-14 mars. Ensuite, il y a le maintien d’Émile Lahoud au pouvoir, qui est une absurdité.

Certes, il est vrai que le Liban officiel ne gagnerait pas à tomber sous la coupe d’un monopole quelconque, qu’il soit libanais ou étranger, communautaire ou partisan. Cependant, ce président a été désigné par les Syriens. Walid Joumblatt a raison, on ne saurait vouloir le maintenir en place et envisager l’édification d’un nouveau Liban.

Mais le mal fondamental est plus profond, plus insidieux. Il réside dans la culture politique qui donne lieu aux divergences politiciennes actuelles, lesquelles affaiblissent la cohésion et l’immunité libanaises. Depuis le 14 mars, le phénomène politique de récupération est en marche et n’a rien épargné sur son passage. Il a d’ailleurs été le meilleur allié de facto du régime syrien et de ses comparses au Liban.

Le problème se situe au niveau de la perception que les élites politiques, et ceux qui les plébiscitent, c’est-à-dire les citoyens en général, ont de la collectivité. L’erreur qui nous fragilise tant est de continuer à refuser de reconnaître que la nouvelle indépendance du Liban est une œuvre collective, à laquelle tout le monde a contribué, pour laquelle tout le monde a fait et continue de faire des sacrifices, sinon de se sacrifier.

De Kamal Joumblatt à Dany Chamoun et aux militaires aounistes du 13 octobre 1990, il y a une première génération de martyrs qui a œuvré pour l’indépendance, chacun à sa façon, même si le fossé de la guerre a longtemps emmuré chacun dans une mémoire souverainiste communautaire, dans des cantons, avec des barricades au milieu.

L’intifada de l’indépendance et quinze ans sous la botte syrienne ont comblé ce fossé. De Michel Aoun à Walid Joumblatt, en passant par Kornet Chehwane, Rafic Hariri, la nouvelle Gauche démocratique, les étudiants, les souverainistes, les élites de la société civile et les nouveaux martyrs de l’indépendance (moines, chrétiens, chiites, sunnites, druzes, chrétiens, laïcs et athées) tous ont fondé la nouvelle indépendance par apports successifs et, enfin – le 14 mars, apothéose – simultanés.

Seule la conversion d’Amal et du Hezbollah, pourtant déjà rodés à l’idée par la libération du Sud, se fait attendre. Elle ne saurait tarder plus, pour une multitude de raisons locales et internationales.

Le Liban nouveau et souverain s’est fait par étapes, par une communauté d’efforts.

C’est ce que Gebran Tuéni a martelé le 14 mars.

L’oublier aujourd’hui, renier ce fait, c’est continuer à nous exposer aux plus grands dangers.


En savoir plus sur Beirut Unbound

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.


Laisser un commentaire