Ces répliques du 14 mars qui n’épargnent pas le monde arabe…

Michel HAJJI GEORGIOU

17/01/2006

L’Orient-Le Jour

L’intifada de l’indépendance. C’est ainsi que les forces du Bristol avaient décidé d’intituler le soulèvement souverainiste né spontanément au lendemain de l’assassinat de Rafic Hariri et de ses compagnons pour délivrer le Liban de la tutelle syrienne. La dénomination, que l’on doit à l’un des principaux cadres de la Gauche démocratique, Hikmat el-Eid, ne pouvait mieux tomber.

Certes, l’expression est loin d’avoir fait l’unanimité dans les milieux « libanistes » à l’époque, d’autant que le terme intifada induit forcément une connotation palestinienne, peu susceptible d’enthousiasmer un public attaché aux spécificités libanaises par-delà toutes les autres appartenances. Elle visait surtout, dans l’optique des forces de la nouvelle gauche – soucieuses de défendre une certaine image moderne, dynamique et démocratique de l’arabité face aux dogmes arabistes sclérosés prêchés par les régimes despotiques voisins, comme le Baas syrien -, à inscrire le mouvement qui allait se produire dans son environnement régional arabe. Sans toutefois reléguer au second plan l’aspiration purement libanaise à la souveraineté territoriale et à l’indépendance.

Or il s’est avéré que ces intellectuels qui ont donné au printemps de Beyrouth un caractère démocratique transfrontalier ont eu raison, à en juger par les problèmes auxquels la Syrie se trouve confrontée chez elle depuis la révolution du Cèdre. À force de tellement vouloir lier – jusqu’à l’étouffement – les volets libanais et syrien dans cette concomitance scabreuse qui poussait la fraternité jusqu’à l’inceste, le régime de Damas en collecte aujourd’hui le revers, l’effet boomerang. C’est à se demander, d’ailleurs, si la marche de l’histoire ne se fait pas sans une certaine ironie.

Restée inachevée sur le plan interne, où se poursuit toujours une lutte libano-syrienne pour barrer une fois pour toutes la voie aux ingérences (bien réelles, celles-là) syriennes, notamment par formations libanaises interposées, l’intifada de l’indépendance a bel et bien créé une certaine onde de choc dans la région, même si ses effets ne se sont pas encore réellement manifestés.

Un tel phénomène de changement, réalisé exclusivement par des moyens démocratiques – ce qui est en soi une première dans un monde arabe habitué aux généraux qui remplacent les généraux par succession de coups d’État -, a certes de quoi inquiéter les régimes arabes despotiques et répressifs qui tentent tant bien que mal de se maintenir au pouvoir sans pour autant modifier leur comportement à l’intérieur et initier des réformes démocratiques qui leur permettraient de recevoir enfin une véritable légitimation populaire. À commencer par la Syrie, qui ressort presque humiliée de ses aventures au pays du Cèdre, comme jadis l’Irak bassiste du Koweït. Mais sans intervention militaire, sans coalition gigantesque à l’appui.

Le camouflet n’en est que plus dur.

Force est de constater qu’au fil du temps, une culture de la solidarité et de l’interdépendance s’est créée entre ces régimes arabes, tous unis par la même terreur : celle de la fin du pouvoir personnel, de la déconstruction des structures claniques et tribales, et de l’avènement de la démocratie. On comprend mieux, dans ce cas de figure, l’impact réel qu’a le chantage exercé par le régime syrien sur la planète arabe. Lorsqu’il prétend qu’il est « la seule alternative au chaos », le régime de Bachar el-Assad entend passer un message on ne peut plus clair à ses cousins égyptiens et saoudiens. Un message dont la teneur est le suivant : « Si je tombe, votre tour ne saura tarder. » En d’autres termes, de leur dire que la vague démocratique, si elle devait emporter le Baas syrien, finirait par les emporter aussi. Inutile de dire que l’Égypte et l’Arabie saoudite sont sensibles à l’argument.

Le tableau se complique davantage avec l’introduction d’un élément non arabe dans l’équation: l’Iran, la nouvelle Perse, à la recherche de sa splendeur passée, et dont le président, Mahmoud Ahmadinejad, doit se rendre cette semaine à Damas pour concrétiser une bonne fois pour toutes l’axe stratégique Damas-Téhéran. Un axe contre lequel met en garde Walid Joumblatt depuis quelques jours. Évidemment, un tel axe ne saurait enchanter les pays du Golfe, surtout l’Arabie saoudite, pour des raisons (communautaires) évidentes. Mais c’est sans compter certains intérêts stratégiques, comme le fait que les réserves de pétrole importantes, dans certains pays du Golfe comme Bahreïn, se situent dans des régions à forte concentration chiite. Ce qui pourrait aussi expliquer le ton positif avec lequel Ryad continue de dialoguer avec Damas, sans perdre du regard la puissance croissante de Téhéran.

Enfin, et toujours sur le plan régional, c’est vers le nouvel Irak, dont la fonction traditionnelle était d’endiguer l’Iran, qu’il faudrait aujourd’hui tourner les regards, pour voir s’il est effectivement tombé dans la sphère d’influence chiite iranienne, ou s’il conserve ses propres références religieuses.

À la lumière de toutes ces informations, on comprend mieux l’enjeu de ce qui se déroule actuellement sur la scène libanaise, et la portée des joutes verbales, notamment entre le Hezbollah, principal allié stratégique de l’axe Damas-Téhéran au Liban, et Walid Joumblatt, qui assume pour tous ces régimes la responsabilité d’avoir sabordé le projet de règlement de Ryad (ce qui explique aussi le fait que certains régimes aient été dérangés par ses propos au point d’interdire la diffusion de l’un de ses entretiens sur une chaîne satellitaire).

La bataille pour l’indépendance qui se déroule actuellement au Liban, dans la foulée de l’intifada de mars, ne saurait être simplement réduite à son caractère purement libanais, ou même libano-syrien. Par-delà la bataille pour la souveraineté qui se poursuit, c’est également une lutte pour préserver l’identité arabe hors de la rencontre entre les régimes despotiques dépositaires de la vieille arabité monolithique et les régimes non arabes de la région, que mènent certains courants libanais, même s’ils n’en sont peut-être pas complètement conscients.

Une identité arabe rénovée, débarrassée du fardeau des régimes oppresseurs qui empêchent toute évolution vers la démocratie et la participation de leurs peuples. Une arabité qui saura renouer avec les temps de la Nahda, qui ont autrefois permis au Moyen-Orient de rayonner avant de sombrer dans l’obscurantisme, et qui se prévaudra enfin, et sans complexes, de la culture des droits de l’homme et des libertés publiques.


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