Michel HAJJI GEORGIOU
13 février 2006
L’Orient-Le Jour – supplément annuel L’Espoir en lettres de sang.
Ne permettons pas que décline en nous le sens de la liberté.
Ne permettons pas que s’affadisse en nous le goût de la liberté.
Ne permettons pas que vacille en nous la flamme de la liberté.
Sélim Abou, Les Résistances de l’Université, 2003.
Vendredi 18 février 2005. Le soir tombe lentement sur la mosquée Mohammad el-Amine, où, sous la lumière des projecteurs, un flot ininterrompu de Libanais, profondément choqués par le gigantesque attentat qui a coûté la vie à Rafic Hariri et ses compagnons, viennent spontanément, incrédules, faire le signe de la croix ou réciter la fatiha devant la sépulture du Premier ministre assassiné.
L’atmosphère est lourde au-dessus de Beyrouth. Lourde d’une colère trop longtemps contenue, accumulée au fil des ans et des frustrations, des arrestations de jeunes militants hostiles à l’occupation syrienne, des menaces directes et des pressions exercées sur les opposants au cours des dernières années, voire des dernières semaines. Au fil des humiliations aussi, comme cet ultime camouflet assené en septembre par le tandem Bachar-Lahoud à Rafic Hariri, forcé d’entériner la mort dans l’âme et la main dans le plâtre la prorogation du mandat du président de la République.
Le 14 février 2005 cristallise soudain trente ans d’oppression, allant de l’assassinat de Kamal Joumblatt à l’attentat contre Marwan Hamadé, en passant par les assassinats de Bachir Gemayel, Mahdi Amel et les intellectuels et militants de gauche, René Moawad, Mohammad Choucair, Hassan Khaled, Sobhi el-Saleh, Riad Taha, Sélim Laouzi, Michel Seurat, Nazem Kadri, les militaires et les civils du 13 octobre 1990, Dany Chamoun, toutes les victimes de l’occupation syrienne… Sans oublier les exils de Raymond Eddé, Amine Gemayel et Michel Aoun, l’attentat de l’église Notre-Dame de la Délivrance, l’incarcération de Samir Geagea, le rapt du parti Kataëb par les pro-Syriens, la chasse aux sorcières continue contre les militants aounistes et Forces libanaises, l’attentat de l’ESIB, les rafles et la répression des 7 et 9 août 2001, la mainmise sur la LBCI, la fermeture de la MTV, et es intimidations en série contre les esprits libres et courageux, notamment Walid Joumblatt, certains des membres du Rassemblement de Kornet Chehwane, ou encore Samir Kassir…
En ce 18 février, une étape touche à sa fin. Le volcan ne demande plus qu’à se réveiller, qu’à enfin entrer en éruption et tout balayer sur son passage.
Le peuple libanais est dans l’expectative. Les nerfs à vif, échauffé par ce qu’il vient de vivre, qui lui rappelle les plus sombres années de la guerre et sa situation de pays-otage, il guette une réaction.
Ainsi, toute une génération de jeunes militants, qui, depuis la deuxième moitié des années 90, a fait de la rue son espace de prédilection pour lutter contre l’hégémonie de Damas et le régime sécuritaire libano-syrien, n’attend plus qu’un signe pour investir la place des Martyrs et crier sa colère.
L’intifada avant l‘intifada
Cette génération d’étudiants et de jeunes cadres est déjà mobilisée et a déjà initié une série de sit-in dans le périmètre du lieu de l’attentat, à la hauteur du Phoenicia. Cependant, elle attend inlassablement un geste annonciateur du début de l’ultime confrontation, qui doit inévitablement venir de la classe politique, de l’opposition nationale plurielle, réunie au Bristol.
Le moment ne saurait admettre la moindre hésitation: il n’y a pas de si, il n’y a pas de mais, il faut réagir.
Pour les étudiants, surtout les plus jusqu’au-boutistes, cette confrontation a trop longtemps été différée, l’opposition ne pouvant suivre les manifestations estudiantes, pour des raisons structurelles évidentes (elle était encore limitée aux courants chrétiens et à une partie de la gauche). La déception des jeunes, lâchés en cours de route par l’opposition politique, avait été énorme après la fermeture de la MTV.
Une telle expérience ne devrait, en aucun, se reproduire. Le régime syrien et ses sbires libanais comptent sur une incapacité structurelle des Libanais à s’unir et se mobiliser tous ensemble.
De fait, en ce vendredi 18 février, à l’heure où le Liban tout entier (ou presque) pleure Rafic Hariri, rien ne saurait plus être comme avant. Dans certaines zones de la capitale, l’on commence déjà à confectionner des foulards rouge et blanc.
L’intifada est en marche… avant l’intifada.
Il ne manque plus que l’appel.
Et c’est Samir Frangié qui, derrière une montagne de micros cachant presque son visage, annonce solennellement, avec toute la gravité qu’il convient de donner à un moment aussi historique, « le début de l’intifada de l’indépendance ».
Le processus de libération a commencé, et plus rien ne peut plus l’arrêter.
Par ces quelques paroles, Samir Frangié vient de libérer psychologiquement le peuple libanais de trente ans de servitude.
La suite appartient à l’histoire.
Il faut à peine compter une demi-heure pour que plusieurs générations de jeunes et de moins jeunes commencent à gagner la Place des Martyrs.
Les premiers à investir le terrain sont les « meneurs ». Ils savent que leur présence est nécessaire pour créer un nerf, une dynamique, en attendant que le sit-in commence à s’autoalimenter naturellement. Et c’est donc toute une génération qui a milité durant une décennie sur les campus de l’USJ, de l’AUB et de l’UL entre autres, qui se retrouve spontanément dans la rue, déjà consciente qu’elle est en train de faire le printemps de Beyrouth.
Pour beaucoup de ces jeunes, le sit-in massif du lundi 21 février entre les hôtels Monroe et Phoenicia, premier d’une longue série, est en soi un aboutissement. Durant toutes ces années, les militants engagés pour le rétablissement de la souveraineté et de l’indépendance ont œuvré sans relâche en espérant qu’il leur serait donné de voir un jour autant de Libanais dans la rue réclamant le retrait syrien.
L’adéquation entre la mobilisation estudiantine, l’escalade politique et le soutien international qui suit le martyre de Rafic Hariri relève effectivement de l’inespéré, de l’inconcevable. Tout comme ce camp de la liberté qui se met progressivement en place, le 17-18, devant la statue des Martyrs, et qui s’inscrit dans la continuité des camps de dialogue initiés par les sections estudiantines des différents courants de l’opposition dans la seconde moitié des années 90, et dont le plus important fut celui de Baakline en 2001, organisé par la Jeunesse progressiste, à l’époque sous la direction de Waël Bou Faour.
Depuis la renaissance du mouvement estudiantin d’après-guerre, les étudiants ont toujours rêvé du moment où ils seraient obligés de faire de la résistance antisyrienne, de tenir bon sur une période prolongée face aux forces de l’ordre dans un simili-Tien An Men réussi, dans un nouvel Ukraine, ou, pour certains, dans un Baabda II (1989-1990), mais avec les barricades de la guerre en moins.
En ce 18 février, le moment semble venu. Des jeunes d’horizons différents, notamment Samy Gemayel, Tony Orian (CPL) et Hicham Chaya (PSP) se prêtent des tentes, en prévision d’un long campement qui commence, qu’ils dressent devant la statue des Martyrs.
La pluie commence à tomber. Mais pas la fièvre.
La résistance s’est définitivement enracinée au cœur de Beyrouth.
Le sens, le goût, la flamme de la liberté sont vives, et, dans cette merveilleuse synesthésie, la processus pour le rétablissement de l’indépendance et de la souveraineté est inéluctablement en marche.
Plus rien ne peut l’arrêter.
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