Chers compagnons de l’opposition, nouveaux comme anciens, descendez dans la rue, vous entendrez sa voix. Vous entendrez aussi un appel urgent, vous demandant d’-initier une intifada d’un autre genre, une intifada contre soi, qui, avec le crépuscule de la tutelle du Baas, donnera le coup d’envoi de l’État moderne, l’État des citoyens, et non pas des sujets.
Samir Kassir, Intifada dans l’intifada, An-Nahar, 1er avril 2005.
L’instant unique du 14 mars 2005 a suscité une multitude d’aspirations chez nombre de Libanais, surtout les jeunes.
C’est par paliers successifs qu’il convient de classer dans ce cadre les revendications qui ont accompagné, sinon guidé, l‘intifada de l’indépendance.
Il existe deux phénomènes concomitants qui ont poussé les étudiants à investir la place des Martyrs, immédiatement après l’assassinat de Rafic Hariri.
L’un est d’ordre purement psychologique. Il s’agit d’un ras-le-bol général à l’égard de toute l’ère de la pax syriana et des vexations de l’État militaro-sécuritaire, dirigé par Anjar, qui ont porté atteinte à chacune des communautés libanaises.
Le choc psychologique généré par la violence du 14 février place immédiatement la contestation naissante sous le signe d’une révolution pacifiste, dans la continuité des mouvements de non-violence à travers le monde.
C’est là une réaction typique de société civile, et ce n’est pas un hasard si le slogan que les étudiants de l’USJ choisiront pour marquer leur participation à l’intifada sera Lan Touaad (Cela ne se répétera pas). Sous-entendu : Le retour de la violence est une ligne rouge qu’il ne fallait pas dépasser. Les tentatives de replonger la société libanaise dans la logique de la guerre et de l’élimination physique ne passeront pas.
L’autre phénomène est de nature politique, mais il gagne de plus en plus en ampleur au fur et à mesure que le premier phénomène touche davantage de personnes. Il s’agit du rétablissement de la souveraineté, et de ses corollaires : le retrait des forces armées syriennes et la chute du régime militaro-sécuritaire libano-syrien.
Dans ce contexte, la révolution du Cèdre est principalement un mouvement de libération initié par la société libanaise pour mettre fin à une occupation et, pour reprendre les termes du professeur Joseph Maïla, « redéfinir le périmètre de la souveraineté libanaise ». L’objectif primordial du mouvement de mars sera ainsi l’indépendance 05.
Ces deux phénomènes donnent naissance à un événement fondateur dans l’histoire du pays : le printemps de Beyrouth.
Le phénomène civique conduira naturellement à la demande de vérité sur l’assassinat de Rafic Hariri et l’appel à la formation d’une commission d’enquête internationale.
Dans le registre du rétablissement de la souveraineté, c’est la chute du gouvernement, la mise au pas des chefs des services de sécurité libanais, le retrait total syrien et la tenue d’élections législatives qui seront les objectifs principaux du mouvement de contestation.
Un espace civil de rencontre
L’apothéose du 14 mars 2005 marque l’apogée du mouvement souverainiste national libanais. Dans ce sens, il est très certainement l’aboutissement du mouvement de résistance à l’occupation initié par les étudiants dans la rue à partir des années 90.
Mais il n’est pas que cela. Il constitue également le début d’autre chose.
Certes, il y avait dans les rangs des manifestants un grand nombre de partisans. Mais il ne faut pas confondre le phénomène populaire avec ceux qui le forment. À partir d’un certain moment, le groupe a sa propre conscience, sa propre identité, indépendante des identités individuelles.
Or le phénomène du 14 mars – ce million de personnes qui ont envahi Beyrouth – constitue bien un phénomène de changement qui se découvre, qui se révèle à lui-même. D’ailleurs, la brisure entre ce mouvement, porteur de changement, et la quasi-totalité des orateurs politiques qui se sont succédé à la tribune est flagrante. Sans oublier les bousculades entre des politiciens impatients de monter sur le petit podium pour être vus, entendus (et réélus) par la foule, que le public ne verra pas…
Il ne faut pas oublier que le mouvement du 14 mars est aussi le fait d’une toute nouvelle génération, celle des 16-18 ans, qui n’ont pas connu la guerre, et pour qui le printemps de Beyrouth est une véritable découverte du phénomène libanais, mais pas à travers la langue de bois et les discours isolés et communautaires.
Cette Génération 14 mars, qui quitte l’école tous les jours pour aller à la place de la Liberté, s’éveille au champ public avec, dans la tête, des images d’unité, de solidarité, de civisme, de courage.
Elle voit tous les jours chrétiens et musulmans prier ensemble sur la sépulture de Hariri, puis se rencontrer de nouveau sous les couleurs du drapeau libanais.
Elle possède devant elle un modèle différent que celui auquel ses aînés ont eu affaire.
Elle prend conscience qu’il peut exister au Liban des mouvements nationaux et patriotiques au plein sens du terme, et que l’espace du national, malgré son caractère (pluri)communautaire et hétérogène, n’en demeure pas moins laïc. Car ce sont autour des valeurs républicaines, sans lesquelles l’Homme ne saurait vivre dignement, que les Libanais se retrouvent, s’entremêlent et fraternise à la place de la Liberté, mais sans jamais fusionner, heureusement, parce que la nature plurielle du Liban a le modèle unique en horreur. Et l’espace de cette rencontre transcende le communautaire et toutes les appartenances résiduelles – le serment proclamé par Gebran Tuéni le 14 mars en est, d’ailleurs, l’expression.
En d’autres termes, l‘intifada de l’indépendance donne naissance à un espace civil de rencontre. Et c’est ce que les chefs politiques vont s’employer à démonter allègrement durant les élections législatives, en recréant des espaces communautaires à profusion, pour retrouver chacun sa clientèle.
Par contre, le printemps de Beyrouth n’a pas réellement donné naissance à une opinion publique au Liban. Preuve en est, il n’y a pas eu de remise en question des stratégies élaborées par les chefs. Ce qui veut dire que l’ingrédient qui a principalement fait défaut au mouvement est l’aspiration démocratique.
La souveraineté était bien l’objectif initial, de même que la chute du régime sécuritaire, par des moyens démocratiques. Mais aucun désir de réforme démocratique n’a réellement fait partie de la stratégie des vainqueurs. Or tant qu’il n’y aura pas un système naturel, au sein de la société, de demande de comptes, le véritable changement sera renvoyé aux calendes grecques.
Dans le repositionnement communautaire et clientéliste qui suit, et sur lequel il n’y a pas lieu de revenir, la révolution du Cèdre dissipe une partie des acquis du printemps de Beyrouth, ce qui va maintenir le pays dans un sentiment d’inachevé, avec un exécutif hybride, des services dont l’allégeance reste ambiguë, et une série d’assassinats, par les ex-occupants en déroute… des symboles de la révolution victorieuse. Du jamais vu dans le monde entier.
En fait, dès qu’il commence à se désagréger, le front souverainiste se fragilise. Le premier à en payer le prix sera Samir Kassir, symbole de l’intifada inachevée.
Ce qu’on peut cependant espérer, c’est que la Génération 14 mars, qui n’a pas trouvé ce à quoi elle aspirait réellement dans les conséquences de cette révolution (un renouvellement des élites, un renouveau du système politique, du discours et de la pratique politiques, des réformes démocratiques, une exigence de justice, de vérité et de réconciliation après la guerre, etc.) se souviendra de ce qu’elle a vécu et redescendra dans la rue pour faire la deuxième intifada démocratique évoquée par Samir Kassir dans ses articles.
L’avènement du Liban moderne en dépend peut-être.
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