Michel HAJJI GEORGIOU
13/02/2006
L’Orient-Le Jour – éditorial publié dans le supplément spécial annuel L’Espoir en lettres de sang.
Quelques secondes suffisent pour changer le cours de l’histoire.
En politique, si tout reste improbable, rien n’est impossible.
Aucune servitude n’est éternelle.
Un choc traumatique peut pousser un peuple à sortir de son indécision, à se révéler à lui-même, à prendre conscience de sa grandeur.
Ces constantes dans l’histoire des peuples, s’il en est vraiment, les Libanais les ont redécouvertes durant l’année 2005, dans un torrent d’allégresse directement issu de la plus grande des souffrances.
Les ténèbres peuvent être la source de la lumière la plus pure.
Ce paradoxe absolu de l’existence, trente asphyxiantes années de mainmise syrienne sur le Liban n’ont pu en venir à bout.
La culture de la vie a prévalu sur celle de la mort, et il en sera toujours ainsi, jusqu’à la fin des temps.
L’année de la renaissance. « L’histoire des peuples soumis est un recueil d’anecdotes », écrivait Chamfort. Pour que le peuple libanais sorte de l’anecdote et entre à nouveau dans l’histoire, il a fallu un déclic, un catalyseur. Ce fut l’attentat du 14 février 2005, une immense explosion au cœur de Beyrouth, transposant dans le présent l’histoire révolue de la guerre. Une explosion si intense qu’elle défie les lois de la réalité. Sur le champ, aucun esprit ne put comprendre l’ampleur de l’événement. Rafic Hariri, Bassel Fleyhane et leurs compagnons venaient de périr. L’histoire était en marche…
La stupeur, l’émotion et la colère que provoqua l’acte terroriste dans l’ensemble du pays, depuis longtemps affranchi des barricades de la guerre, reste inégalée dans l’histoire moderne et contemporaine du Liban. En participant en masse, le 16 février, aux obsèques de Rafic Hariri et de ses compagnons, les Libanais décidaient de redevenir, pour la première fois depuis quinze ans, les protagonistes de leur propre histoire. Ils devaient, dans les jours qui suivirent, et toujours plus nombreux, confirmer cet engagement et façonner l’histoire avec passion, jusqu’au raz-de-marée rouge et blanc du 14 mars.
L’année de la réconciliation. L’attentat du 14 février vient sceller le pacte de réconciliation interlibanais, et transcende pour la première fois les clivages hérités de la guerre. Rafic Hariri était l’un des principaux artisans de Taëf. Par-delà les sentiments contradictoires que l’homme peut susciter sur le plan populaire, son assassinat est perçu par une grande majorité de Libanais comme un coup porté au Liban pluriel par une main étrangère. Rafic Hariri vient rejoindre, dans la mémoire collective, le cortège des martyrs de la souveraineté libanaise. L’esprit de la réconciliation, incarné sur le plan politique par les assises de l’opposition plurielle nationale au Bristol et à Moukhtara, va se transposer à la place des Martyrs, transfigurée du jour au lendemain de no man’s land en espace de rencontre populaire et national.
Cet esprit se retrouve notamment lors de la réunion de préparation regroupant intellectuels, membres de la société civile et jeunes, dans l’après-midi du 7 mars, au siège d’An-Nahar, pour préparer la journée de fidélité à Rafic Hariri, le 14 mars. Cette réunion est hautement symbolique, puisqu’elle regroupe notamment les cadres du BCCN (autrefois le Tanzym), qui ont organisé et encadré le camp de Baabda en 1989-1990, et des figures symboliques de la Révolution du Cèdre, comme Samir Kassir. La jonction, sur le plan emblématique, symbolise ce qu’est surtout le printemps de Beyrouth : une dynamique de réconciliation nationale dans un climat festif, malgré le deuil omniprésent.
L’année du recommencement. Si les six premiers mois de l’année s’inscrivent sous le signe de la renaissance et de la réconciliation et sont couronnés par le retrait militaire syrien, la suite n’est pas aussi positive. De la reprise des attentats au morcellement du front souverainiste après les législatives, en passant par les tentatives syriennes de déstabiliser le pays pour y rétablir son influence, l’année entre dans sa phase sombre et négative. Cette phase culmine avec la rupture du compromis entre les forces du 8 Mars et celles du 14 Mars et le début de la crise ministérielle. La fin de l’année 2005 augure également des violentes polémiques qui suivront entre les différentes parties politiques jusqu’aux premières semaines de 2006.
L’histoire des peuples est-elle un éternel recommencement ? L’homme apprend-il de ses expériences ? Ou bien, comme l’affirme Hegel, doit-on croire que « peuples et gouvernements n’ont jamais rien appris de l’histoire, qu’ils n’ont jamais agi selon la maxime que l’on aurait pu en tirer » ?
« La folie est (…) d’avoir cru enfin que deux « non » pouvaient, en politique, produire un « oui ». Le Liban, par peur d’être simplement ce qu’il est, et à force de ne vouloir être ni ceci ni cela, s’aperçoit qu’il risque maintenant de n’être plus rien du tout (…). Un État n’est pas la somme de deux impuissances – et deux négations ne feront jamais une nation », écrivait Georges Naccache en 1949, six ans après la première indépendance.
Près d’un an environ après le cataclysme qui a engendré, dans les faits, la deuxième indépendance, et à voir le fossé qui sépare aujourd’hui le 14 Mars du 8 Mars, l’on serait tenté de lui donner raison, et de reconnaître que tant que le peuple libanais continuera à avoir une conscience confuse de son histoire et de ses aspirations – tant que le compromis interlibanais ne se transformera pas en consensus fondateur constructif et affirmatif – le problème se répétera à l’infini, comme une malédiction.
L’année du retour à soi. Il reste que l’exceptionnelle année 2005 marque indubitablement, dans le sang et les larmes de joie et de souffrance, le début du retour du Liban à lui-même. Pour célébrer ce nouvel enfantement sous le signe de l’espoir, L’Orient-Le Jour ne pouvait se contenter d’une rétrospective solennelle et formaliste. Il fallait accompagner l’histoire dans sa marche, et la stimuler même un peu, comme le journal l’a fait au quotidien tout au long de 2005.
C’est pourquoi nous avons sollicité une cinquantaine de personnalités de la sphère politique, de la société civile et du monde universitaire, leur demandant tantôt de témoigner, tantôt d’analyser et de critiquer, pour passer au crible les différentes facettes de cette année aux multiples visages. Cette année terrible qui n’aura de cesse, d’ici le prochain demi-siècle au moins, de nous fasciner, et qui servira désormais de repère, pour le meilleur comme pour le pire, à ceux qu’on appelle désormais la « Génération 14 mars ».
En lisant ce numéro spécial, dans quelques décennies, toute une génération de démocrates pourra ainsi s’exclamer, avec ce mélange d’enthousiasme teinté de mysticisme et de nostalgie dont la patine du temps a le secret : « C’est là que Tout a commencé… ».
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