L’autre vérité incontournable…

Michel HAJJI GEORGIOU

21/03/2006

L’Orient-Le Jour

Les larmes pudiques de Laetitia Michel Seurat, trop longtemps contrainte d’abstraire son père, enfin confrontée à une empreinte matérielle de son passage sur terre, lors de la cérémonie de rapatriement à Paris du corps du sociologue français, le 7 mars. 

Les hurlements déchirants des parents des militaires tombés au champ d’honneur le 13 octobre 1990, qui, après avoir vécu dans l’espoir de retrouver leurs enfants, découvrent combien peut être profond le gouffre du désespoir. 

Anonymat.

Abandon.

Amnésie.

Ils sont horribles, parce que liés à une non-odeur incolore de mort et de néant, ces mots que l’on associe aux morts sans sépultures, à ces corps abandonnés à eux-mêmes, sans aucune dignité, sans aucune considération, dans l’indifférence générale des vivants. Il est tout ce qu’il y a de plus inhumain, le champ lexical qui relie ces deux images liées à l’ère de la guerre.

Des morts-vivants qui ne troublent guère la conscience, l’insoutenable insouciance des vivants, et plus particulièrement des responsables. Voilà ce que sont les 17 000 disparus de la guerre du Liban, et les présumés détenus libanais en Syrie.

Pas tout à fait morts, parce que leurs proches refusent de les laisser s’évanouir dans l’oubli, s’accrochent à la moindre trace, la moindre parcelle qui pourrait retenir l’absent de sombrer dans l’océan noir de l’anonymat. 

Ni tout à fait vivants, puisqu’il n’y a plus, très souvent, que cette vieille image du disparu, jaunie par l’épreuve du temps, mais tellement rayonnante de beauté, pour aider les parents à tenir bon malgré l’intense souffrance. Pour les aider à ne pas se résigner, malgré les assauts continus des minutes qui défilent, interminables, au sein d’un espace-temps figé. Et la cruelle indifférence des vivants. 

La guerre avait sa propre logique qui n’est plus de mise aujourd’hui et qui tenait plus de l’absurde que d’une forme quelconque de rationalité.

Mais l’après-guerre aussi doit avoir sa propre logique, peu conforme aux intérêts des vieux seigneurs de la guerre et néo-seigneurs de la paix. 

Le Liban de l’après-guerre est en quête de réconciliation. Mais la réconciliation ne peut pas se faire dans l’hypocrisie. Il n’est pas mauvais que les chefs s’entendent entre eux, qu’ils puissent élaborer entre eux un nouveau pacte national.

Mais cela n’est pas suffisant.

Un autre type de réconciliation est nécessaire, celle de la classe politique avec la société. Et cette réconciliation ne peut pas se faire tant que les plaies de la guerre n’ont pas été pansées, tant que la question des disparus est complètement occultée du discours et de l’action politique, tant que les fosses communes ne sont ouvertes que pour mieux être refermées.

Un peuple dont la mémoire n’a pas été guérie risque de fonder sur des plaies béantes. On aura beau refouler le traumatisme, il finira pas ressurgir un jour. Cela, les anciens seigneurs de la guerre doivent le comprendre, s’ils veulent contribuer à jeter les bases d’une société réconciliée avec elle-même et avec eux. D’où leur devoir d’encourager le travail curatif de mémoire et d’oeuvrer pour le retour à la surface des disparus. 

Le 14 mars, la quête de la vérité sur l’assassinat de Rafic Hariri a fait bouger tout un peuple. Cette quête ne saurait être le privilège de certains morts au détriment d’autres. Les parents des 17 000 disparus aussi ont droit à connaître la vérité. La transparence finit toujours par l’emporter sur l’hypocrisie. 

On a beau enfouir les morts dans la terre le plus profondément possible, on a beau vouloir les enterrer dans la mémoire des vivants, par honte ou par culpabilité, c’est parfaitement inutile : ils finissent toujours pas ressurgir.


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