Les universités au défi du renouvellement des élites 

Michel HAJJI GEORGIOU

07/04/2006

L’Orient-Le Jour

Depuis la fin du printemps de Beyrouth, bon nombre de jeunes sont blasés, dégoûtés par la tournure des événements.

Il y a de quoi.

Le phénomène observé place de la Liberté n’était certes pas homogène, même si l’espace politique créé était a-communautaire, trans-partisan, pluriel, civil. 

Place de la liberté, il existait en réalité deux phénomènes concomitants.

Il y avait certes une dynamique de changement, initiée par des jeunes et des moins jeunes, qui ont exprimé un ras-le-bol général de la guerre et de l’après-guerre. Mais il y avait aussi une dynamique conservatrice, incarnée par une partie des forces politiques en présence, et principalement par une grande partie de la caste politique cherchant à dominer et à contenir le mouvement par tous les moyens pour se maintenir en place et préserver les acquis.

C’est ce qu’on appellerait, en sociologie politique, une conscience de classe, qui permet à l’ensemble de la classe politique de réagir de la même manière lorsqu’elle se sent menacée, qui plus est par un phénomène de changement, par une véritable révolution. La révolution (contre l’establishment) dans la révolution (contre le système syrien au Liban). 

L’un des nombreux intérêts offerts par l’expérience de la place de la Liberté est d’avoir offert aux jeunes une tribune, un espace pour s’exprimer. Devant les caméras de télévision, devant la presse internationale, devant des milliers de personnes, cette jeunesse a pu crier sa volonté de réforme. Mais il se trouvait très peu de personnes, peut-être quelques journalistes, professeurs d’université et membres de la société civile, pour se faire l’écho des revendications démocratiques de la jeunesse. 

De plus, ces revendications étaient multiples. La jeunesse du Liban aspire à un changement, mais elle est divisée sur le programme à adopter. D’ailleurs, il n’existe aucune structure, aucun espace, qui permettrait à cette jeunesse non-affiliée à des partis de s’exprimer, de réclamer cette autre chose

Et c’est justement là que le bât blesse.

Que la caste politique au pouvoir cherche à se maintenir en place, cela est tout à fait normal, en termes de réalisme politique. Qu’elle cherche à empêcher tout renouvellement des élites, toute percée de jeunes « a-politiquement correct », hors-normes, c’est moins normal et presque dangereux, mais légitime, en termes d’intérêts personnels et de politique politicienne. Et pour cause : une circulation des élites relativement libre, dans le sens ascendant et descendant, – un renouvellement de l’élite au pouvoir – est nécessaire à l’hygiène sociale. Sinon, quand l’élite se ferme, la société est menacée de révolution de l’intérieur ou de destruction par l’extérieur.

En d’autres termes, ce n’est pas tant la caste politique qu’il faut blâmer, puisqu’elle agit dans son intérêt propre, mais ceux qui ont les moyens d’aider les jeunes à créer des contre-pouvoirs et qui ne le font pas. 

L’espace public de l’Université devrait, en principe, être celui de la genèse du politique, au sens de recherche du bien commun et de l’intérêt public. Il est aujourd’hui abandonné aux rivalités politiciennes et partisanes dont l’objectif primordial est la recherche du pouvoir – quand il ne dégénère pas en espace de bastonnades stupides et bestiales. 

L’un des problèmes dont souffre une certaine jeunesse libanaise est l’absence d’espace public où elle pourrait s’exprimer. D’où la nécessité aujourd’hui de lui assurer cet espace, à travers peut-être la mise en place de cénacles culturels bilingues ou trilingues qui pourront permettre l’émergence de nouveaux tribuns, de nouveaux penseurs, d’une nouvelle élite.

Une manière aussi de permettre à l’Université de recouvrer son rôle fondateur sur le plan du politique. 

Michel HAJJI GEORGIOU


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