Michel HAJJI GEORGIOU
07/03/2006
L’Orient-Le Jour
Il est des intellectuels sur lesquels la patine du temps n’a aucun effet. Bien au contraire, ils continuent à rayonner, de plus en plus fort, à transmettre leur savoir longtemps après leur disparition, communiquant ainsi des pistes d’analyse et des angles de réflexion aux nouvelles générations de chercheurs.
Michel Seurat est de cette trempe. Une source d’inspiration intarissable pour les nouvelles générations de politologues en mal de repères axiomatiques et de grilles analytiques pour étudier les structures socio-politiques des pays du Machrek.
« La pensée n’est qu’un éclair au milieu de la nuit. Mais c’est cet éclair qui est tout », disait le mathématicien français Henri Poincaré. C’est par les ténèbres de la barbarie que les ravisseurs de Michel Seurat – et ceux, petits et grands, au service desquels ils agissaient – ont voulu anéantir « l’éclair-phare » que constituait la pensée du sociologue. L’ironie du sort veut cependant que ses assassins-commanditaires n’aient pu saisir que l’oeuvre survivrait à son auteur, que la pensée serait inévitablement sauvée de l’anéantissement, et que la barbarie ne viendrait pas à bout du rayonnement culturel.
L’on parle de Michel Seurat, mais il pourrait tout aussi bien être question de Samir Kassir, dans la mesure où c’est le même schéma qui se reproduit à l’infini pour étouffer dans l’oeuf, et par la violence, toute réflexion qui pourrait déconstruire méticuleusement – et à l’aide d’une certaine démarche méthodologique et scientifique –, les fondements socio-culturels des régimes de la région.
Là où Michel Seurat se distinguera de ses pairs, comme après lui, Samir Kassir, c’est qu’il aura le courage intellectuel de parler de « tyrannie », ou encore de « terrorisme d’État », pour dénoncer certaines pratiques, notamment côté syrien, là où d’autres chercheurs se montreront bien moins irrévérencieux dans le ton, par pragmatisme, ou par unique souci de se maintenir en vie.
Profil
Sur Michel Seurat, il y a beaucoup à dire. Que ce soit sur son profil, sur ses textes, bien trop peu nombreux, et qui ont pour la plupart été publiés dans L’État de barbarie (1989, périphrase dont Seurat use pour désigner la Syrie), ou sur ceux qui ont été écrits sur lui.
Sur l’homme, il convient de mettre en évidence les origines et la personnalité, qui expliquent un peu le parcours : sa naissance à Bizerte en 1947, son enfance en Tunisie jusqu’au bombardement français de 1961, et au départ à la hâte de sa famille, synonyme, sur le plan symbolique de rupture avec le monde de l’innocence. Ensuite, ses études à Lyon, son incapacité à s’attacher à la France, perçue comme un microcosme reclus sur lui-même, et le début de la recherche initiatique d’un paradis culturel où arabité et francophonie cohabiteraient jusqu’aux limites de la symbiose.
Beyrouth – dont il jugera néanmoins plus tard qu’elle est « un ersatz de l’Occident » -, où il débarque en 1971, sera par conséquent une destination de choix. Le chercheur vient de se révéler à lui-même : il ne fera guère partie des orientalistes de salon, encore moins de la mouvance militantiste de gauche qui pense le monde en limitant ses perspectives à la place de la Sorbonne.
À Beyrouth, il découvre les camps palestiniens, avant de poursuivre ses études de 1972 à 1974 à Damas, où il traduit, dans le cadre de sa maîtrise, les écrits de l’écrivain palestinien Ghassan Kanafani. Kanafani, dont il préfacera plus tard la célèbre nouvelle, Des hommes dans le soleil (1977).
En 1974, il devient professeur d’histoire contemporaine à l’École des lettres de Beyrouth, et enseigne simultanément le français dans les camps palestiniens. C’est là son aspect de militant de gauche. Et, en 1975, il achève une thèse sur Sateh el-Hosri, figure proéminente du nationalisme arabe, avant de quitter définitivement Damas en 1978 pour s’installer à Beyrouth.
Oeuvre
Michel Seurat opte pour la recherche sans compromis, pour la sociologie de terrain, vivant, malgré tous les dangers que cela entend, sur le territoire même de ses recherches. Il rejoint entre 1978 et 1980 l’équipe du Cermoc, dont il devient ensuite le secrétaire scientifique à partir de 1983.
La tourmente politique dans laquelle le Liban se retrouve à partir de 1975 fait du pays du Cèdre un champ particulièrement fertile pour le sociologue français, qui se distingue par son extrême authenticité, son intransigeance jusqu’au-boutiste sur le plan intellectuel.
C’est en effet loin des grilles de lectures classiques, figées et statiques, avec lesquelles l’Occident voit bien souvent la guerre libanaise que Michel Seurat propose son propre cheminement intellectuel sur place et en s’inspirant du terrain qu’il étudie. Il se pose ainsi en « médiateur culturel » entre le monde arabe et l’Occident. Et c’est à la fois sous le signe du précurseur et du médiateur qu’il convient aujourd’hui de replacer Seurat et son oeuvre.
Dès les années 80, Seurat entrevoit, pressent le déclin du pseudo progressisme arabe et son corollaire, la montée en puissance de l’islamisme, auquel il consacre d’ailleurs un certain nombre d’articles. Seurat arrive à déterminer l’élément caractéristique de cet essor de l’islamisme, grâce à une série d’interviews avec Khalil Accaoui, dissident du MUI, à Tripoli : la déconsidération, le déclin du politique dans le cadre urbain, le rejet de l’État moderne.
Mais il ne limite pas son périmètre de recherche à l’islamisme, puisque ce sont l’État-zaamat, (des chefs) et l’État-jamaat (des communautés) qui l’intriguent par-dessus tout. C’est pourquoi il ira aussi s’entretenir longuement avec Samir Geagea (1984), qui n’est pas encore à l’époque le chef des Forces libanaises, mais en qui Seurat voit déjà la figure centrale du camp chrétien.
C’est finalement à la lumière de ses recherches sur les milices communautaires au Liban durant la guerre, mais aussi et surtout sur les fondements de l’État syrien, que Seurat finit par réactiver la notion de « açabiyya » (esprit de corps), héritée de Ibn Khaldoun, sociologue maghrébin du XIVe siècle. La « açabiyya », qui a fait des « solidarités communautaires » antérieures à la formation de l’État « le facteur explicatif primordial de l’évolution des sociétés arabes », comme l’affirment Gilles Kepel et Olivier Mongin dans leur préface de L’État de barbarie.
Dans l’optique khaldounienne, précise Michel Seurat, lorsque la société citadine est en crise, tous les clans des exclus de la ville s’agitent et créent un consensus interne jusqu’alors inconnu ; ils constituent ainsi une açabiyya afin de conquérir le lieu du pouvoir, le mulk, (à l’aide d’une prédication, d’une idéologie, d’un discours politique, la da’wa) et de profiter de la crise qui détruit l’État.
Une fois la victoire obtenue et le lieu du pouvoir investi, au bout de quelque temps, la corruption, le luxe et la volonté de régner sans partage détruisent le groupe, laissant la place à la constitution d’une nouvelle açabiyya. Le tout dans un cycle interminable.
Enseignements
Seurat remet au goût du jour la théorie khaldounienne pour expliquer les fondements des régimes de la région et les interpréter sous l’angle de « totalitarismes de clans n’ayant pas les moyens de leur totalitarisme, et réduits, par conséquent, à n’être que des tyrannies ».
La démarche – et tout ce qu’elle suppose comme démonstrations que le chercheur ne se privera pas de faire dans ses articles, exemples abondants à l’appui – franchit toutes les lignes rouges auxquelles l’analyse est consignée, par la force des choses, dans le monde arabe.
Qu’à cela ne tienne, Seurat ne reculera pas, malgré les dangers. Jusqu’à son enlèvement, le 22 mai 1985, sur la route de l’AIB.
Martyr de la recherche, Michel Seurat l’est assurément. Si bien que, non content de faire disparaître son corps, c’est son esprit, sa mémoire que ses ravisseurs voudront ternir, toujours dans la même optique.
Le 5 mars 1986, l’organisation du Jihad islamique annonce en effet « l’exécution du chercheur espion spécialisé Michel Seurat », qui a en réalité succombé plusieurs mois auparavant, en captivité, au terme d’une longue agonie consécutive à de mauvais traitements.
Ce n’est que vingt ans plus tard, et après la révolution du Cèdre, que le corps de Michel Seurat refait surface, uniquement pour que sa pensée puisse mieux continuer à narguer ses assassins.
Le message est clair : quoi qu’il advienne, la culture reste plus forte que toutes les barbaries.
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