Michel HAJJI GEORGIOU
18/04/2006
L’Orient-Le Jour
Le dégoût de la politique.
Le sentiment s’est largement diffusé au sein de la société libanaise depuis la révolution du Cèdre, dont le souffle idéaliste exprimé au quotidien durant quelques mois place de la Liberté a laissé la place à la plus terrible des dérives, à un réalisme excessif, aux jeux sinueux et retors de la puissance et du pouvoir.
Le plus grave, peut-être, dans cette dérive politicienne, c’est le rejet du politique – entendu comme la gestion de la Cité et le souci du bien commun – qu’elle a générée, surtout chez les jeunes. Peu nombreux en effet sont ceux qui font la distinction de base entre « la » politique et « le » politique. Distinction qui passe d’ailleurs pour être trop théorique, parfaitement abstraite.
L’ennui, dans l’état de confusion générale qui a gagné la société libanaise au lendemain du mouvement du 14 Mars, ce sont les répercussions négatives des nombreuses désillusions sur l’engagement des jeunes dans le politique. Si les partis autrefois prohibés sous l’occupation syrienne tiennent aujourd’hui leur revanche, en déchaînant jusqu’à l’excès les passions sur les campus universitaires, l’enthousiasme reste peu communicatif chez les non partisans : les nombreux blocages du système politique, l’incapacité des zaïms à se mettre d’accord entre eux, le sentiment terrible de l’impuissance face à la stagnation, à l’enlisement dans les marais bourbeux de la politique libanaise… Le dégoût est omniprésent.
L’effet est dévastateur. Ceux qui se sont pris à rêver durant le printemps de Beyrouth jurent qu’ils ne se feront plus avoir une deuxième fois, en tout cas pas tant que cette caste politique est au pouvoir. Certains, qui ont pourtant tenu bon durant toute l’ère syrienne parce que vivant dans l’espérance d’un changement qualitatif, notamment sur le plan socio-économique, parlent tout simplement de quitter le pays. Quant aux plus tenaces, ils se résignent au fait que le véritable changement, celui qui annonce l’avènement de l’État de droit, est pour le moment renvoyé aux calendes grecques et que si le Liban est sorti de l’enfer, il n’est pas pour autant venu à bout de tous ses démons.
Mais force est de constater que si les querelles politiciennes ont pratiquement fait de l’intifada de l’indépendance une révolution inachevée, c’est plutôt la crise du politique qui est à l’origine de nos malheurs. Il existe effectivement un problème au niveau de la gestion du pouvoir, et il n’englobe pas que les responsables officiels. C’est l’ensemble du système qui est malade, et qui continue de reproduire inlassablement les mêmes structures tribales et confessionnelles incarnées aujourd’hui par l’État-zaamat et l’État-jamaat.
Plus grave est probablement le fait que les rênes du pouvoir ont été de nouveau confiées, à l’orée d’une période annoncée comme initiatrice de réformes (mais on peut légitimement en douter), à ceux-là mêmes qui, durant les trente dernières années, ont contribué à ruiner le pays aussi bien sur le plan politique que socio-économique.
Le problème se situe donc au niveau des mentalités – c’est un problème de culture, de déficit démocratique, d’absence de culture de la contestation. La crise actuelle est le signe et l’expression d’une crise sociale et intellectuelle. Ainsi, l’effondrement des institutions et la disparition des croyances communes ne laissent place qu’à l’autorité arbitraire des chefs, lesquels se légitiment eux-mêmes par leur succès. Sauf que la légitimation ne prend plus vraiment, qu’elle est réduite uniquement à la sphère même des partisans du chef, circonscrite à un espace souvent strictement communautaire.
Dans cette situation, on a du mal à voir comment l’État de droit pourrait émerger, comment reconstruire avec des lois viables alors même que le législateur est mauvais, comment générer le changement avec la mentalité traditionnelle qui est enracinée dans les institutions.
Le pire, c’est que le Liban risque en effet de rater une occasion de redevenir le pôle de rayonnement culturel qu’il était dans le temps, avant l’absurdité de la guerre.
Ce n’est donc ni plus ni moins que l’avortement d’un projet de vie, d’un véritable projet de société auquel nous assistons actuellement, et dont les conséquences se répercuteront sur l’ensemble de la région.
L’intifada de l’indépendance, il est bon de le rappeler, constitue un phénomène précurseur qui dépasse aussi les frontières nationales, orienté vers le monde arabe. À travers ce soulèvement populaire aspirant à la liberté dans un esprit démocratique, elle avait un caractère éminemment nahdawi et moderne.
Le Liban, seul espace national à caractère démocratique jouissant à la fois d’une liberté d’expression et d’un certain potentiel intellectuel et scientifique, a aujourd’hui un aujourd’hui un rôle pilote à jouer pour aider le monde arabe à sortir de son malheur, pour provoquer, par la culture, la chute des tyrannies au pouvoir et le retour à l’esprit moderne et éclairé des Lumières, de la Nahda.
Il est aussi appelé à être un modèle de dénonciation de la mouvance intégriste et islamiste qui ravage le monde arabe. Le fascisme islamiste continuera à gagner en puissance tant qu’il continuera à colporter ce mensonge selon lequel le malheur arabe est né du rendez-vous avec la modernité, au contact de l’Occident, et selon laquelle Averroès et ses contemporains sont des apostats.
Il est temps de produire de nouveaux Ahmad Farès el-Chidiac, de nouveaux Boutros el-Boustany, de réhabiliter la pensée nahdawie.
Cela, seul le Liban est en mesure de le faire maintenant qu’il en a fini avec la tyrannie syrienne, et dès aujourd’hui.
Quitte à incommoder tous ceux, petits et grands, Libanais et non-Libanais, Occidentaux et Orientaux, qui tirent profit des infortunes des peuples de la région pour accroître indéfiniment leur pouvoir.
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