Confidences candides pour table de dialogue 

Michel HAJJI GEORGIOU

28/04/2006

L’Orient-Le Jour

À l’attention des quatorze participants à la conférence nationale

Rêver.

Durant des années, ce verbe n’a revêtu aucune signification pour moi.

Je suis un enfant de la guerre, ceux qui ne sont pas des enfants, qui grandissent avec des images incolores de mort ancrées au fond des yeux.

De ces images auxquelles rien ne peut vous préparer, et qui ne vous quittent plus jamais une fois qu’elles sont là.

J’ai la mémoire dans l’oeil, mais ce n’était guère mon choix.

On ne choisit pas toujours.

Puis, on s’habitue.

Ou bien on devient fou. 

J’ai grandi dans la tourmente de la guerre. 

Espace-temps étrange que celui de la guerre, où il fallait tous les jours saisir l’absurde de la déconstruction et de la destruction dans l’espace intangible de la ville sans cesse mourante et renaissante.

Où il fallait comprendre, du haut de mon regard d’enfant, par quel étrange miracle diabolique donner la mort peut bien constituer une pulsion de vie aussi puissante. 

Passé le temps de la violence absurde, grand inquisiteur du rêve, est venu celui de la chape de plomb.

L’humiliation des miens, abattus d’une balle dans la tête, à bout portant après avoir été contraints de ramper devant la botte de l’occupant.

L’air asphyxiant de Damas a empoisonné le monde de mon adolescence. Damas, cité décolorée où le seul espace politique est celui du murmure, du chuchotement.

Damas est venu occuper mon quotidien.

L’adolescence est le seul temps où l’on a appris quelque chose ?

Pour moi, ce ne fut pas pour autant le temps du rêve, sinon celui de goûter un jour à la liberté. 

Je suis resté.

Mon ambition personnelle aurait pu m’emmener ailleurs, vers d’autres climats plus sains, plus équilibrés.

Je suis resté.

Dans l’espoir que cela servirait à « quelque chose ».

Pour ne pas baisser les bras.

Je ne regrette pas.

L’océan de vie du 14 mars valait bien la peine.

L’image des soldats syriens en partance aussi.

La liberté se conquiert au quotidien, elle nécessite de l’endurance. 

Le 14 mars, comme beaucoup d’autres jeunes, j’ai découvert le sens du verbe « rêver ».

Conjugué au pluriel, avec un arôme, une saveur printanière.

Le rêve parfait, qui plus est, rêve éveillé.

Celui dont on n’a jamais envie de sortir, parce qu’il constitue un projet de vie.

Certains doivent parfois choisir entre le rêve ou la vie.

Le 14 mars était l’idéal : c’était le rêve et la vie.

Je me suis senti fier de vivre au Liban.

Et je n’étais pas le seul. 

Plus dure est la chute.

Mais il ne faut pas renoncer.

Le droit au rêve est inaliénable.

Il ne s’agit pas de romantisme, encore moins d’utopisme.

Il s’agit de détermination.

De réalisme. 

Le Liban est le seul pays du Moyen-Orient qui, pour la première fois depuis trente ans, jouit d’une liberté d’expression dans un espace démocratique et relativement paisible.

Il ne faut pas s’y méprendre : l’essentiel est là, pas dans les querelles de pouvoir, ni dans le maintien des sphères d’influences, encore moins dans les égotismes de toutes les couleurs. 

L’occasion de bâtir un Etat moderne ne se représentera peut-être plus.

Rater le coche serait rien moins que parfaitement criminel. 

L’histoire maudit les retardataires. 


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