Samir Kassir, ou la transfiguration de l’intellectuel en héraut d’une nouvelle « Nahda »

Michel HAJJI GEORGIOU

10/05/2006

Allocution prononcée à l’occasion d’une journée-hommage à Samir Kassir à l’Université de Lyon.

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Je souhaite débuter cette intervention par une confidence – un aveu en fait, et qui plus est, aveu d’impuissance. J’aurais bien aimé pouvoir me livrer ici-même, devant vous, aujourd’hui, à une lecture froide et dépassionnée de Samir Kassir et de son œuvre. Je ne vous cache d’ailleurs pas avoir tenté une telle approche, mais en vain. Une telle entreprise ne peut qu’être fatalement vouée à l’échec, et ce pour différentes raisons. 

Je ne sais combien de vous sont familiers de l’œuvre de Samir Kassir, combien ont eu la possibilité de croiser, sinon de frôler la comète fulgurante qu’il a été. Ceux qui savent, les initiés, comprendront à quel point il est impossible de parler avec détachement et distanciation d’un homme aussi pressé, pressé de forcer son destin, sinon de forcer le cours de l’histoire. Samir Kassir était un passionné, au sens hégélien du terme. Il faisait partie de ces hommes qui ne peuvent susciter l’indifférence, et qui parviennent à trouver l’équilibre parfait entre idéalisme et sens du concret pour non pas se contenter de penser l’histoire, mais d’en devenir le principal protagoniste, l’acteur par excellence de son propre devenir. 

Cet exposé prend bien vite un ton révérencieux, comme me l’aurait d’ailleurs reproché Samir Kassir, en me décochant une de ses flèches de cette ironie particulièrement caustique qui faisait sa particularité. À ce stade, il aurait probablement eu ce sourire narquois et aurait commencé à montrer des signes évidents d’ennui mortel. L’homme n’aimait pas particulièrement les hommages. Il me paraît pourtant difficile de ne pas parler de cette façon de celui qui fut mon professeur deux ans durant à la faculté de sciences politiques de l’Université Saint-Joseph, où il donnait à l’époque – et jusqu’à son assassinat – deux cours, l’un intitulé « Histoire du Proche-Orient », et l’autre « Régimes et partis politiques du monde arabe contemporain ». Et c’est là le premier obstacle incontournable de cet exposé, celui de la gratitude que l’on garde éternellement pour ses maîtres, ses véritables maîtres, ceux qui restent quand il ne reste plus rien. Samir Kassir est de cette trempe. 

Au moment où le pays suffoquait sous la chape de plomb syrienne, et devenait l’espace stupide des slogans stériles et archaïques importés des contrées desséchées du Baas syrien, Samir Kassir parlait à ses étudiants de la Renaissance arabe, de la « Nahda », en brûlant cigarette sur cigarette, en carburant à la caféine, en rêvant de printemps arabe, de liberté et de modernité…  

Au moment où peu – en l’occurrence une poignée de jeunes étudiants seulement, qui pouvaient d’ailleurs trouver en lui un repère toujours de bon conseil – osaient défier l’hégémonie syrienne dans le silence assourdissant de la servitude volontaire, Samir Kassir franchissait toutes les lignes rouges, narguait de sa plume et l’État sécuritaire libanais inféodé à Damas, et Damas même… Ce qui lui vaudra bien rapidement de devenir l’une des cibles privilégiées des atteintes aux libertés publiques et privées pratiquées par les agents des services de renseignements libano-syriens. 

À l’heure où la presse libanaise se livrait bien malgré elle au rituel de l’autocensure, Samir Kassir, lui, n’en avait cure. Il poursuivait son ascension, sa haute voltige, vers l’air pur de la liberté, arpentant des chemins que très peu pouvaient suivre. 

Voilà pour ce qui est de la gratitude, à la triade du penseur, de l’homme d’action et du journaliste. Et, aussi, à l’ami. Mais celui-là, la pudeur me défend un peu de vous en parler.

Le deuxième obstacle, lui aussi incontournable, qui explique l’impossibilité d’observer une neutralité bienveillante par rapport à Samir Kassir, est la proximité de sa disparition, et la transcendance par la mort, l’élévation au rang de mythe, à ce que dans la terminologie arabe l’on appelle le sacro-saint « martyre ». Un martyre qui, comme Samir Kassir lui-même, ne saurait être réductible à une seule dimension, une seule cause, comme on le reverra plus tard dans cet exposé. 

Peu de gens, de ce côté ci de la Méditerranée comme de l’autre, ont saisi l’importance de ce qui s’est produit au Liban en cette matinée de juin 2005, quand la voiture d’un intellectuel libanais et français, de père palestinien et de mère syrienne, fervent arabiste et promoteur invétéré de la francophonie dans le monde arabe, amateur d’Oum Koulsoum, de Ferré et de Leonard Cohen, a explosé en plein cœur du quartier chrétien d’Achrafieh. Trop peu de gens ont saisi la portée criminelle de cet attentat, qui a emporté, une fois n’est pas coutume, celui qui jouait, dans un monde déchiré par ce fameux choc artificiel des civilisations, le rôle de « passeur entre les deux rives de la Méditerranée ». Une expression que j’emprunte à Dominique de Villepin, utilisée lors du rapatriement, il y a quelques semaines, du corps d’un autre médiateur culturel et politique entre le monde arabe et l’Occident, arraché au monde de la même manière et par la même barbarie ; je veux bien entendu parler du sociologue Michel Seurat. La coïncidence n’en est d’ailleurs pas une : Samir Kassir n’écrit-il pas, dans Histoire de Beyrouth, que « Beyrouth achève de perdre son âme en laissant mourir dans une geôle de sa banlieue Michel Seurat, arabisant français passionné d’islam et établi à demeure jusqu’à en être arabisé, militant de la cause palestinienne et héraut courageux de la société syrienne écrasée par son État » ? L’espace d’un instant, on a comme l’impression d’une mise en abîme, et que l’auteur, en parlant de Seurat, auquel il voue un respect, sinon une admiration immenses, s’est lui-même mis en scène, et qu’il a entrevu son propre destin…

Si je me suis permis cette digression, c’est bien parce que l’œuvre de Samir Kassir est aussi celle d’un médiateur, qui cherche à expliquer non seulement aux Arabes eux-mêmes, mais aussi au monde entier, qu’ils peuvent se réapproprier leur histoire et sortir du malheur, en renouant avec l’expérience de la « Nahda », de la révolution culturelle arabe. 

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Il est quasiment impossible de parler de l’œuvre intellectuelle de Samir Kassir sans parler de l’homme, tellement les deux semblent parfaitement imbriqués l’un dans l’autre. L’œuvre est en effet une émanation du passionné, et chacun des ouvrages paraît répondre à une nécessité et constituer une étape d’un projet intellectuel, culturel et politique ciblé et orienté. L’auteur en est-il conscient, ou bien est-il possible de dégager a posteriori cette unité dans les ouvrages qu’il nous laisse ?

Quoi qu’il en soit, aux premiers abords, et avant même de tenter de dégager un axe téléologique dans la pensée de Samir Kassir, il convient déjà d’établir le constat suivant : le professeur d’université, l’historien et le politologue s’y confondent avec l’idéaliste, le passionné, l’homme d’action romantique, qui enfourche Rossinante en Don Quichotte des temps modernes et du monde arabe pour lutter contre trois ennemis : le traditionalisme et l’archaïsme naturellement, en bon réformateur et de gauche en plus, l’extrémisme ensuite, quelle que soit sa forme : idéologique, politique ou religieux (notamment cette propension aux attentats-suicides), et, enfin et surtout les tyrannies arabes et les régimes sécuritaires qui foisonnent un peu partout dans le monde arabe, sans oublier, bien sur, le terrorisme d’Etat israélien contre le peuple palestinien.  

Mais la comparaison avec Don Quichotte s’arrête là. Samir Kassir n’aurait d’ailleurs pas toléré qu’elle fût poussée plus loin. Et pour cause : Kassir ne se bat nullement contre des moulins chimériques, inaccessibles et intouchables. Bien au contraire, le fait que ses ennemis aient tenté de liquider l’esprit et la pensée en anéantissant le corps, dans cette stupidité qui est caractéristique des régimes despotiques en général et arabes en particulier, prouve bien qu’ils n’étaient pas hors de portée. Alors, intouchables, ces régimes ? Non, touchables, et toujours effrayés par la possibilité de l’existence d’une opinion publique libre au sein de leur peuple que la terreur n’aura pas réussi à écraser. Et, dans ce sens, Samir Kassir aura montré que la pensée libre peut sérieusement incommoder ceux qui vivent de l’inexistence de la culture, de sa négation même. 

Ce triple combat, on le retrouve à travers toute l’œuvre de Samir Kassir, mêlé à un appel au pluralisme, à la diversité culturelle, à la démocratie, aux droits de l’homme et à la liberté, en toutes circonstances. Mais il est intéressant de regarder de plus près le cheminement intellectuel de l’homme à travers son œuvre. Œuvre qui est une montée progressive vers la maturation, vers la conscience de soi en tant qu’homme d’action pouvant et devant provoquer le changement – un aspect de Samir Kassir sur lequel Ziad Majed se focalisera sans doute dans son exposé, puisqu’il a suivi, aussi bien  au sein du Mouvement de la Gauche démocratique que sur le terrain, cette révélation absolue de Samir à lui-même à travers l’apothéose du printemps de Beyrouth.

J’ai évoqué l’identité plurielle de Samir, à la fois Libanais, Palestinien, Syrien, Français, Arabe. Cette identité plurielle l’incite naturellement à se retrouver engagé sur plusieurs fronts, avec la même ardeur : contre l’occupation syrienne et le régime militaro-sécuritaire au Liban, contre le terrorisme d’Etat israélien en Palestine, pour les valeurs culturelles droits-de-l’hommistes et pluralistes de la Francophonie dans le monde, pour le retour de la démocratie et la chute du Baas syrien en Syrie, et pour la « Nahda », la révolution culturelle et moderniste dans le monde arabe. 

Mais cette prise de conscience de ce que le pluralisme lui implique comme devoirs ne se fait pas en un jour. Samir Kassir commence en effet sa carrière très jeune (à 17 ans), comme journaliste dans le quotidien beyrouthin francophone L’Orient-Le Jour entre 1977 et 1981. Puis, en pleine guerre, il s’envole pour Paris pour poursuivre ses études d’histoire, et collabore au Monde diplomatique à partir de  1981, contribution qui, du reste, s’étendra sur près de vingt ans, puis, toujours de Paris, au quotidien al-Hayat, durant l’année 1988-1989. C’est en 1993 que Samir Kassir publie sa première œuvre en deux volumes, co-écrite avec son ami syrien Farouk Mardam-Bey, Itinéraires de Paris à Jérusalem et La France et le conflit israélo-arabe. L’intérêt de cette recherche sur l’histoire de la politique française au Proche-Orient depuis la Grande Guerre est évident pour le Palestinien francophone et francophile que constitue à l’époque Samir Kassir. D’ailleurs, le livre est édité par la Revue d’Études palestiniennes. 

En 1994, Samir Kassir publie son deuxième opus, La Guerre du Liban, de la dissension nationale au conflit régional, aux éditions Karthala-Cermoc, et qui sera sa lecture personnelle – l’une des plus sérieuses et des plus achevées aussi sur ce sujet au plan académique – de la première partie de la guerre du Liban, entre 1975 et 1982. La datation est la sienne, et va des affrontements entre milices chrétiennes et forces palestiniennes et de gauche jusqu’à la période qui précède directement l’invasion de Beyrouth en 1982. Pourquoi ne pas avoir choisi un autre séquençage de l’histoire, ou encore ne pas avoir traité de l’ensemble de la période de la guerre qui s’achève en 1990 par la consolidation par les forces syriennes de leur contrôle sur l’ensemble du territoire libanais ?  La réponse est dans l’introduction même de l’ouvrage. Samir Kassir évoque d’abord le peu de distanciation qu’il a par rapport aux derniers événements de la guerre (nous sommes en 1994), avant d’ajouter que l’invasion israélienne de 1982 représente « le point de départ d’une nouvelle période, tout autant que la conclusion d’une étape », d’où la nécessité de l’exclure pour l’instant du champ de l’analyse. 

Sur le plan identitaire et personnel, on pourrait facilement comprendre les raisons qui ont poussé Samir Kassir à écrire sur la guerre du Liban. Il avait quinze ans quand elle a éclaté, et la violence de certaines scènes barbares dont il est témoin à l’adolescence ne peut que le marquer de manière définitive. Par ailleurs, il se trouve que cette partie de la guerre du Liban inclut directement trois des dimensions identitaires de l’auteur : la libanaise, la palestinienne et la syrienne, même s’il ne sentira jamais aucune affinité  – plutôt une profonde répulsion – pour le régime baassiste au pouvoir à Damas. Cet ouvrage, qui est en quelque sorte le travail académique de déblayage et de mémoire qu’il se doit d’entreprendre vis-à-vis de lui-même par nécessité intellectuelle, ouvre la voie au reste de l’œuvre de Samir Kassir. Il se caractérise par un style très académique, ce qui est somme toute normal dans la mesure où il est la forme achevée d’une thèse à La Sorbonne sur l’interaction des facteurs internes et des facteurs externes dans la Guerre du Liban. Ce qui est certain, c’est que cet ouvrage se serait pleinement inscrit dans la dynamique de l’œuvre de Samir Kassir si la suite – couvrant naturellement la période allant non plus de 1982 à 1990 seulement, mais jusqu’au tout récent retrait des forces syriennes l’an dernier – avait vu le jour. Ce ne sera malheureusement pas le cas, et c’est dommage, dans la mesure où Samir m’a confié un an avant sa mort que le projet, presque finalisé dans sa tête, était devenu pour lui une priorité.     

Après l’expérience importante de L’Orient-Express, mensuel en langue française dont il est le rédacteur en chef et dont l’objectif est de montrer que la francophonie est effectivement vivante à Beyrouth, Samir Kassir se tourne vers la langue arabe, pour devenir éditorialiste au quotidien An-Nahar, à la demande de Ghassan Tuéni. Il s’agit d’un moment-charnière dans la vie du journaliste et du penseur, qui comprend que s’il veut être fidèle à l’esprit de la « Nahda », fidèle à Ahmad Farès el-Chidiac, grand penseur de cette époque, devenu pour lui la figure emblématique de la révolution culturelle arabe du XIXe siècle, que s’il veut contribuer à l’évolution de l’histoire, il doit commencer à écrire en arabe, pour être dans l’action. Et c’est justement à partir du moment où il se dote du véritable instrument de son combat, la langue arabe, qui se révèlera particulièrement efficace telle que combinée au rationalisme occidental de l’auteur, que Samir Kassir commence le bref itinéraire, entre 1998 et 2005, qui va progressivement le conduire à ressembler à ses héros de la « Nahda », ceux-là mêmes dont il m’a appris, avec insistance, l’importance sur les bancs de l’Université Saint-Joseph. Transmettre à ses étudiants le souffle nahdawi était un bonheur suprême pour lui. Il pouvait en parler pendant des heures, il ne s’en lassait pas. Cela le faisait rêver.

Mesdames, Messieurs,

La récurrence du terme « Nahda » dans cet exposé n’est pas fortuite. Samir Kassir laisse derrière lui de nombreuses pistes d’engagement intellectuel et politique : en Palestine, au côté du Fateh pour l’édification d’un État palestinien, au Liban, avec les opposants à la tutelle de Damas sur le pays du Cèdre, en Syrie, avec les intellectuels syriens qui font de la résistance face au régime baassiste. Cependant, on a beau vouloir essayer de le circonscrire à une seule sphère nationale ou nationaliste, c’est peine perdue. À l’instar de ces « hommes universels » de la Renaissance, Samir Kassir mène un combat universel, démocratique et pluraliste, mais il a choisi de le mener en terre arabe, et par la force de la culture et de la conscientisation des masses arabes, non par une greffe occidentale artificielle, comme le dénote son opposition ferme, saluée d’ailleurs par des journalistes américains comme Jonathan Randall, à l’invasion américaine en Irak. 

Entre 2003 et 2005, Samir Kassir entre dans une phase de grande productivité. Le processus de maturation a atteint sa vitesse de croisière. En l’espace de deux ans, il publie coup sur coup quatre ouvrages, sans cesser d’écrire une fois par semaine dans les colonnes d’An-Nahar pour tantôt soutenir les intellectuels syriens dans leur lutte pour le rétablissement de la démocratie en Syrie, tantôt pour tirer à boulets rouges sur le régime sécuritaire libano-syrien au pouvoir au Liban. 

C’est à l’intérieur de ces quatre ouvrages – qui sont Histoire de Beyrouth (aux éditions Fayard, 2003) en français, Soldats contre qui ? Liban, la République perdue (recueil de ses articles en arabe consacrés à la dérive sécuritaire au Liban, aux éditions Dar an-Nahar, 2004), Démocratie en Syrie et indépendance du Liban, à la recherche du printemps de Damas(recueil de ses articles en arabe consacrés à la situation en Syrie et aux relations libano-syriennes, également aux éditions Dar an-Nahar, 2004), et Considérations sur le malheur arabe, en français, aux éditions Acte-sud Sindbad) – que l’on retrouve l’essence de la pensée en cours d’élaboration permanente de Samir Kassir, surtout en ce qui concerne sa dimension nahdawie.  

Pourquoi donner cette place centrale à la « Nahda » dans son œuvre ? Un premier élément de réponse se trouve dans Histoire de Beyrouth, qui comporte tout un chapitre sur cette révolution culturelle, puis, d’une manière plus agressive, beaucoup plus engagée, donc beaucoup plus claire, un an plus tard, dans Considérations sur le malheur arabe. Dans cette perspective dynamique de vie sous-jacente à l’ensemble de son œuvre, Samir y propose une nouvelle lecture de la « Nahda » et de sa place dans la lecture, généralement traditionnelle et statique, de l’historiographie de la culture arabe. Je m’explique. La lecture classiciste propose une rythmique en quatre temps, en quatre époques différentes – à savoir la Jahiliyya (période anté-islamique), l’âge d’or (qui s’étend de l’apparition de l’Islam jusqu’à la fin des Abassides), la décadence (‘aasr el-inhitat, qui coïncide historiquement avec les époques mamelouke, puis ottomane), et enfin la renaissance ou « Nahda ». Samir, lui, rejette cette périodisation essentialiste. Pourquoi essentialiste ? Parce qu’elle vient justement supposer que les périodes de métissage culturel (mamelouke, ottomane et la « Nahda ») dans ce cycle sont des périodes de décadence. On peut imaginer, dès lors, la justification que cette lecture apporte aux mouvements fondamentalistes dans l’Islam, justification qui leur permet d’invoquer un nécessaire retour aux sources, au mythe de la pureté originelle qui remonte pour eux au VIIe siècle, à l’âge des premiers califes. Et cette fixation sur un âge d’or idéalisé, fantasmé, qui est à la base du malheur arabe. 

Or la nouvelle lecture que propose Samir Kassir n’est pas ternaire, mais linéaire, et s’étend de la Jahiliyya à l’invasion israélienne de Beyrouth en 1982, qui marque, selon lui, l’écrasement de l’aventure de la « Nahda » par l’annihilation de la capitale de la diversité et du métissage culturel par excellence dans le monde arabe, que constitue encore à l’époque Beyrouth, bien qu’à l’épreuve de la guerre. Cette lecture, tout à fait nouvelle, est loin d’être innocente : elle est plus que jamais l’expression d’un engagement chez l’historien, embarqué dans une œuvre qui le dépasse, celle d’un retour à la modernité arabe, loin du malheur. En effet, elle réhabilite les apports mamelouks et ottomans à l’identité arabe, et oppose donc métissage culturel, devenu aussitôt vecteur de modernité, puisqu’annonciateur de la « Nahda », au passéisme rigide de l’uniformité culturelle arabo-musulmane, qui sert de fond de commerce aux régimes despotiques issus des courants nationalistes arabes et aux mouvements intégristes.

Samir Kassir se fait donc le défenseur d’une acculturation arabe, et, au passage, se permet donc d’innocenter la « Nahda », longtemps considérée comme un échec dans l’inconscient collectif arabe. Au contraire, soutient-il, la période de la  « Nahda », à travers les apports extérieurs dont elle est témoin et qui sont assimilés à la culture arabe – sous l’impulsion de la vision ouverte et réformatrice de l’Empire Ottoman, et non de l’Occident –, aurait pu être l’occasion en or pour les Arabes d’entrer dans le cours de l’histoire, de façonner l’histoire, la leur. D’ailleurs, elle ne meurt pas au XIXe, mais continue d’inspirer artistes et penseurs sous le signe de la modernité jusqu’à la fin du XXe, jusqu’au moment où, après les autres capitales arabes de la Nahda, Beyrouth, dernier bastion de la synthèse moderniste, meurt sous les bombes. On comprend l’attachement à la fois au multiculturalisme, fort représentatif de l’auteur et de son identité complexe, et à l’espace de Beyrouth, creuset culturel qui est celui qui permet ce pluralisme, et qui est le seul espace où l’auteur se sent réellement chez lui. 

Considérations sur le malheur arabe est donc le moment où Samir sort à proprement parler du champ de l’analyse pour entrer dans celui de l’action, par la pensée. Où il lance, dans un vrai manifeste, un appel aux Arabes (mais aussi une explication au monde entier, dans la logique du médiateur culturel) à sortir du culte de la victimisation, à forcer leur destin, « en abandonnant le fantasme d’un passé inégalable pour voir enfin en face leur histoire réelle », qui est celle de la « Nahda », de la voie arabe pluriculturelle vers la modernité. 

Cette dimension conceptuelle chez Kassir est par ailleurs exprimée au jour le jour dans ses articles journalistiques. Dans le célèbre « Soldats contre qui ? », par exemple, qui le conduira à être pris en filature durant plusieurs mois et dans ses moindres déplacements par les agents de la Sûreté générale, parce qu’il a enfin brisé « le » tabou, celui de critiquer le grand manitou du régime sécuritaire libanais, le directeur général de la Sûreté générale, Jamil Sayyed. « Soldats contre qui ? », qui reste un article-phare, fils de son temps, illustrant parfaitement la justesse du combat à mener contre le monstre sécuritaire libano-syrien. Ou bien encore dans ses articles sur la situation en Syrie, et son soutien incessant aux démocrates syriens, malgré les messages de menaces qu’il reçoit inlassablement des agents du régime syrien au Liban. S’il y a en effet un combat pour la liberté et la démocratie à mener au Liban, il est inséparable de la bataille similaire qui doit être menée en Syrie. Dans ce sens, il ne saurait y avoir de véritable indépendance solide au Liban sans démocratie en Syrie, ni de possibilité de démocratie en Syrie sans que le Liban ne recouvre son indépendance. Nous sommes toujours dans la perspective nahdawie.

C’est dans cette perspective que Samir Kassir va se lancer à corps perdu dans l’organisation du printemps de Beyrouth, auquel il préfère, avec ses compagnons de la Gauche démocratique, le nom « d’intifada de l’indépendance », puisque « l’intifada » n’est pas un terme libanais, mais plutôt revêtu d’une symbolique arabe. Ce soulèvement insurrectionnel contre l’occupant syrien, qui se déclenche sui generis après l’assassinat de Rafic Hariri le 14 février 2005, Samir Kassir en a immédiatement saisi la dimension nahdawie, l’importance au niveau du monde arabe tout entier. Premier soulèvement populaire pacifique, civique et démocratique dans le monde arabe d’un peuple contre la tyrannie, mouvement de changement dont l’ampleur locale est inégalée, qui porte en lui les germes de la création d’un Etat civil, et qui culmine le 14 mars 2005 avec près du tiers de la population libanaise dans la rue pour exiger le retrait syrien du Liban et la chute du régime sécuritaire… Quand on s’appelle Samir Kassir, comment donc rester à l’écart, comment ne pas être à la fois dans les coulisses et aux avant-postes alors qu’une telle énergie de vie est soudain mise en branle, que l’immense brasier souhaité et recherché vient de surgir soudain au cœur même des ténèbres, qui plus est, et ce n’est pas une coïncidence, au cœur de Beyrouth, berceau de la « Nahda » ?

Le processus de mutation initié par le penseur est terminé : voici venu l’âge de la maturité, celui de l’action. Samir Kassir devient l’un des artisans du début de la nouvelle révolution politique et culturelle, celle qui ne saurait, bien entendu, se limiter aux frontières libanaises, mais qui doit nécessairement permettre à des roses fraîches d’éclore à Damas. Pour que le printemps de la nouvelle « Nahda » gagne l’ensemble des capitales arabes, sorties du malheur, et désormais libres de faire le choix de la démocratie et de la modernité. C’est dans cette optique qu’il continue de soutenir activement la société syrienne contre son Etat, et va même jusqu’à réprimander sévèrement un soir une foule enragée de jeunes libanais qui s’en prennent indistinctement au peuple syrien et à l’Etat syrien, en s’acharnant à leur expliquer que le peuple syrien, comme le peuple libanais, est lui aussi victime de l’oppresseur… 

« L’intifada de l’indépendance » remplit ses objectifs immédiats et met fin à l’emprise syrienne sur le pays, mais elle laisse au pouvoir des symboles prosyriens comme le président de la République Émile Lahoud, ainsi qu’une classe politique archaïque, nettement en déphasage avec la dynamique de changement en cours. Et, en Syrie, le pouvoir ne change pas, malgré les revers accumulés sur le plan international. Samir Kassir repart aussitôt à l’attaque à travers ses éditoriaux, notamment « Intifada dans l’intifada », publié un mois après le 14 mars, et dans lequel il appelle la classe politique à un autre genre d’insurrection, contre elle-même cette fois, pour ouvrir la voie à l’établissement d’une citoyenneté et d’un Etat civil au Liban. Puis, quelques jours avant son assassinat, il rédige « Erreur après erreur », l’un de ses articles les plus incisifs contre le régime syrien, jugé incapable d’évolution et donc condamné, en raison de son monolithisme, aux oubliettes de l’histoire. C’est dans cette optique qu’il entreprend aussi les travaux de documentation préalable à une lecture critique de l’insurrection de mars, intitulée : « Le Printemps inachevé ». 

Mais, en cette première matinée de juin 2005, le destin de Samir Kassir lui échappe définitivement. Alors que l’homme savoure sa victoire contre le despotisme et s’apprête à ouvrir une nouvelle page de sa vie, la tête pleine d’idées qui ne seront jamais exprimées tout haut – et peut-être plus jamais pensées à l’échelle du Liban et du monde arabe tout entier, une bande d’assassins a décidé de mettre fin au danger que constitue pour eux l’existence d’une pensée authentiquement libre, démocratique et réformatrice dans le monde arabe. Une bande de barbares a pensé, pour reprendre les propos célèbres de Che Guevara avant son exécution, qu’en exterminant l’homme, elle pourrait venir à bout de son esprit et de son œuvre. Ce faisant, elle a fait de Samir Kassir, à 45 ans, une figure désormais incontournable de la lutte pour la liberté et la modernité dans le monde arabe. Mieux encore, elle propulse Samir Kassir au rang des pères fondateurs de la «  Nahda », le transfigure littéralement. Étrange pirouette de l’histoire pour quelqu’un qui a toujours beaucoup plus correspondu aux schèmes du anti-héros, de l’objecteur de conscience permanent…

On peut en effet dès à présent considérer, sans risquer de se tromper, que la mort de Samir Kassir dans la foulée du printemps de Beyrouth marque la disparition de la première figure symbolique, et désormais mythique, d’une nouvelle « Nahda » en devenir progressif. Une renaissance politique et culturelle fondée sur la diversité culturelle, les droits de l’homme, les libertés publiques et la démocratie. Une renaissance dont il a lui-même rêvé et qu’il aura contribué à façonner. 

Précurseur, héraut de nouveaux temps, Samir Kassir ? Sans aucun doute, même s’il faudra attendre encore pour que le monde prenne conscience de tout ce qui a été arraché à la vie ce 1er juin 2005… Le grand malheur du monde arabe, celui que Samir Kassir n’a pas évoqué, est celui qui consiste à abattre de sang-froid ceux qui sont susceptibles, par la pensée, de lui ouvrir la voie à la modernité.

Qu’à cela ne tienne, le rêve de Samir Kassir est voué à se réaliser, n’en déplaise à ses assassins. Des oliviers de Galilée aux roses trémières et au jasmin de Damas, l’histoire arabe en marche a inéluctablement des senteurs de printemps.

L’air de la liberté est inoxydable.

La culture restera plus forte que toutes les barbaries.

La pensée libérée triomphe toujours de la mort.

Et, surtout, de ses bourreaux.  

Je vous remercie.        


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