Michel HAJJI GEORGIOU
02/06/2006
L’Orient-Le Jour
Trop peu sont réellement conscients de ce que le monde arabe et la francophonie ont perdu en quelques secondes, l’an dernier, comme aujourd’hui.
L’espace d’une déflagration, l’un des intellectuels les plus doués de sa génération a été réduit au silence.
Ce qui a déplu à ses bourreaux ? Son audace, sa verve, son franc-parler. Mais aussi et surtout son action par la pensée pour lutter en faveur de la liberté, de la démocratie et de la renaissance culturelle et politique arabe (la « Nahda »), face aux tyrannies, au monolithisme sous toutes ses formes, qui contribuent à cloîtrer le monde arabe dans le malheur et le ressentiment.
Pourquoi cette nécessité de parler autant de Samir Kassir chez ceux qui l’ont connu ? Pour oublier que, durant quelques instants, la barbarie a pu avoir le dessus sur la pensée libre ? Pour conjurer son incompréhensible absence ? Pour se consoler du fait que certaines idées en cours de maturation ont été tuées avec leur auteur et ne seront, de ce fait, peut-être jamais pensées ? Que certaines œuvres qui étaient en germe dans l’esprit du penseur ne seront jamais achevées ? Qu’Histoire de Beyrouth et Considérations sur le malheur arabe, ses deux derniers ouvrages, sont définitivement condamnés à être orphelins ?
La liste est probablement interminable.
Et, malgré cela, l’abomination que constitue le meurtre d’un penseur dans l’absolu ne semble pas revêtir toute son importance, toute sa dimension dans cette partie du monde. Peut-être est-ce parce que l’on s’y est habitué à envisager le politique sous sa forme la plus débile et la plus superficielle… Dès lors, comment pourrait-on accorder la moindre attention, le moindre crédit à ceux dont la tâche ingrate est de restaurer le domaine du politique, de lui rendre toute la considération qu’il mérite ?
Certes, l’on ne cesse de parler de Samir Kassir depuis qu’il n’est plus parmi nous. L’homme a naturellement pris le chemin qui mène vers une mythification, ce n’est plus qu’une question de générations. Et le fait qu’il n’ait pas été médiatisé de manière outrancière de son vivant entretiendra encore plus le mythe : les générations à venir, les jeunes qui ne l’ont pas connu voudront découvrir les différentes facettes d’un personnage préservé du bûcher de la surenchère médiatique. Et ses étudiants à lui seront là pour témoigner de ce qu’ils ont appris à son contact, dans un processus de transmission de savoir authentique, comme l’était l’homme lui-même.
Mais, cette parenthèse refermée, la question revient, s’impose avec détermination. Pourquoi ce besoin urgent de parler de Samir Kassir ?
Peut-être parce que sa pensée est en combat perpétuel, qu’il s’agit d’une pensée de combat, et que ce combat est loin d’être achevé, qu’il doit au contraire s’étendre à l’ensemble du monde arabe. C’est le combat pour le triomphe de la culture sur la barbarie, et il appartient aux peuples arabes de le mener, par le désir et la quête de renaissance et de démocratie.
En ce sens, Samir Kassir est un précurseur. C’est ce qui explique cette imminence à parler de lui et de son œuvre comme d’un tout indissociable. Le message qu’elle véhicule est fondamental pour penser l’avenir de cette région du monde, surtout du Machreq.
Penser par le biais du legs culturel de Samir Kassir, c’est aussi se souvenir, sinon apprendre, que démocratie, liberté et altérité sont trois éléments d’une incontournable culture de vie, à diffuser absolument.
Penser (avec) Samir Kassir, c’est faire encore et encore cet enivrant et fascinant, mais combien parfois dangereux et douloureux, voyage au cœur de l’humanisme universel, de la pensée engagée.
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