02/06/2006
Texte publié dans le recueil paru à l’occasion du trentenaire de l’assassinat de Kamal el-Hage et de la cérémonie de lancement de la fondation qui porte son nom, en la cathédrale Notre-Dame de Harissa.
Certaines époques sont si sombres qu’elles peuvent voiler, pour quelques instants, la vérité.
Mais cette dernière finit toujours par ressurgir, plus lumineuse et plus puissante.
Ainsi est la pensée de Kamal el-Hage, qui repose sur deux piliers indissociables : l’homme et la liberté d’une part, l’humanisme et le libre-arbitre de l’autre.
Une philosophie de vie, un acte de foi sans cesse proclamé dans un Liban indépendant ayant pris conscience de lui-même et de sa grandeur… avant qu’il ne se consume progressivement dans un gigantesque brasier savamment entretenu de l’extérieur, par des forces décidées à venir à bout du modèle libanais consensuel.
Ce n’est pas un hasard si, durant trente ans, la pensée de Kamal el-Hage a été mise en veilleuse. La guerre avait sa propre logique, en partie fondée sur le démantèlement de la formule de 1943. C’était là en tout cas une récurrence chez les différentes forces en confrontation, bien avant que l’accord de Taëf, quoique vicié par une compromission sordide sur la souveraineté concédée à la Syrie, ne vienne reformuler le consensus de 1943 et refonder sur le plan du principe le pacte national de convivialité.
L’importance du pacte national, qui scelle la symbiose islamo-chrétienne, la « naslamiyya » dans un cadre politique libanais, Kamal el-Hage la voyait clairement : il s’agissait pour lui de rien moins que la principale étape fondatrice du Liban libre et indépendant. Cela, il l’avait compris, tout comme il avait pressenti que ce n’était pas la formule consensuelle qu’il fallait remettre en question au vu des revers de l’après-1943, mais l’ensemble de la classe politique libanaise, responsable, dans la pratique, des nombreuses erreurs enregistrées sur la scène nationale.
« Nous voyons maintenant la profondeur du pacte qui est le nôtre. Il est plus qu’une politique administrative. Il est un cadre national, une base de civilisation », dit-il en 1961, dans une conférence au Cénacle sur le tournant que constitue le pacte de 1943 dans l’histoire du Liban. «
Cela explique, je crois, le fait que beaucoup n’aient pas compris la profondeur du pacte. C’est pourquoi nous gesticulons aveuglément autour, et nous pensons qu’il a échoué dans son entreprise de trouver une solution définitive à nos problèmes administratifs et politiques. Cette croyance a incité certains de nos chers députés à le qualifier de « compromis temporaire ». En réalité, le pacte est plus qu’une solution politique et administrative. Nos erreurs politiques reviennent à l’absence de déontologie de nos hommes politiques. Ils en sont responsables alors que le pacte en est innocent. Nos erreurs administratives sont tributaires de la morale de nos administrateurs. Ils en sont responsables, alors que le pacte en est innocent. Notre pacte constitue une approche globale de l’existence. C’est pour cette raison qu’il nous est impossible de nous en départir, sauf si nous le considérons comme nul et non avenu, et c’est là où réside le danger », ajoute-t-il.
Dans le même cadre, tout aussi peu hasardeux a été l’assassinat du philosophe, au début de la guerre, comme si pour faire disparaître la pensée de l’auteur, pour assassiner son œuvre, il était nécessaire de liquider son corps. La cible des assassins était, à n’en point douter, le Liban consensuel, trop fier de sa force et de ses spécificités pour se résigner au silence devant des charognards en tous genres.
En effet, aussi longtemps que la formule du « Liban, patrie définitive », exprimée selon Kamal el-Hage par la double négation affirmative du pacte de 1943, a cessé d’exister, du fait des occupations étrangères et des dominations successives à partir de 1975 et de l’effondrement de l’État, la pensée du philosophe a disparu de l’espace public, ne restant limitée qu’à des cercles, forcément restreints, d’initiés.
L’homme n’avait-il d’ailleurs pas lié lui-même le nationalisme libanais – dimension concrète de sa pensée, la « réalisation politique d’une aspiration sociétale », le moyen d’exprimer « l’être libanais » – à la fondation même de « l’entité libanaise » par le pacte national de 1943 ? La destruction de toute légitimité consensuelle, durant la guerre, puis le compromis sur la souveraineté du Liban à Taëf, devaient vider le nationalisme libanais de son contenu, et remplacer l’être libanais si cher à Kamal el-Hage par un simulacre d’être, tentative inlassablement répétée, mais combien de fois avortée, de « syrianiser » le pays.
Trente ans après sa mort, Kamal el-Hage revient, par sa pensée, narguer ses assassins, et tous ceux qui ont conspiré, d’une manière ou d’une autre, contre le Liban indépendant, consensuel et pluriel à vocation universelle, imaginé et conçu par le philosophe.
L’ironie du sort veut que sa pensée ressurgisse, intacte, malgré les ténèbres de la barbarie, et qu’elle retrouve l’espace public au moment où le Liban est revenu à lui-même et a recouvré sa liberté. Le hasard – mais s’agit-il vraiment d’un hasard ou d’une fatalité ? – veut que le Printemps de Beyrouth, après avoir érigé Samir Kassir au rang de mythe et libéré Michel Seurat de l’anonymat de sa fosse commune, délivre un autre grand penseur libanais et libanophile, Kamal el-Hage, de cet exil forcé auquel sa pensée était confinée.
Mais le fondateur du nationalisme libanais n’a pas douté une seconde qu’il en serait ainsi. Il n’a jamais douté de la ferveur libanaise des manifestants du 14 Mars.
Il n’a pas douté un instant que la flamme de la résistance dans le Liban puisse un jour cesser de brûler.
Et il a eu raison, comme le prouve cette proclamation de foi dans le Liban, exprimée en conclusion de sa conférence au Cénacle : « Ma foi dans le Liban me pousse à dire qu’il résiste. Il y a une Providence qui veille sur lui dans un jeu du devenir dirigé par une force invisible. Tel est le miracle libanais.Il suffit d’écouter seulement au fond de nous-mêmes pour entendre les décisions de la volonté historique supérieure. Il suffit de regarder en nous-mêmes pour voir un verset écrit en toute clarté. Le Liban est pour les siècles à venir. Une telle patrie (…) groupe sous son ciel la plus grande diversité de cultures enracinées dans le temps. Une telle patrie ne peut disparaître que si la vérité disparaît. Mais la vérité ne peut disparaître ».
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