Michel HAJJI GEORGIOU
10/06/2006
L’Orient-Le Jour
« Prince, tu n’as pas le droit d’opprimer la liberté de penser, et ce sur quoi tu n’as aucun droit, il te faut ne jamais le faire, quand même les mondes s’écrouleraient et que tu devrais, avec ton peuple, être enfoui sous les ruines ».
Johann Gottlieb Fichte, Revendication de la liberté de penser.
La dictature au nom de la moralité publique, les Comités de Salut Public inquisitoires qui, au nom de l’éthique, foulent au pied les libertés publiques, les néo-Savonarole en tous genres ; il faut s’en méfier comme de la peste.
Il faut peut-être féliciter Bassmet Watan au lieu de le vouer aux gémonies. Le rire, l’humour, la dérision ont peut-être fait tomber les masques, permis une prise de conscience du degré de névrose qui sévit dans le pays. Névrose qui est bien moins le résultat des libertés que de la société répressive (s’il faut en revenir aux travaux du sociologue Wilhelm Reich), où la politique est à l’état tellement grégaire, tellement traditionnel, que cela en devient totalisant, étouffant. Quoi que puissent en penser les uns et les autres, on ne peut certes se vanter au Liban d’être de tels parangons de libertés qu’il faille marquer une pause contemplative et brider les ardeurs libérales de la société.
En d’autres termes, le rire a joué le rôle social et politique qui lui revient dans le cadre de la société démocratique, celui de la critique qui emprunte d’autres canaux, plus populaires, moins inaccessibles. Le rôle d’une contre-culture, celle qui est encore relativement mal vue, parce qu’elle emprunte les chemins de traverse et s’exprime parfois hors du cadre traditionnel, sous des formes artistiques qui peuvent parfois choquer. Mais le choc est parfois positif. Il n’y a pas ici de quoi se retrancher derrière des attitudes vertueuses pour hurler à l’immoralité.
Cet état de névrose, cette invasion de la politique sous sa forme la plus sauvage qui transforme actuellement le pays en açabiyyat communautaires rivales loin du bon sens et de la logique, on la doit principalement à nos leaders politiques, à cet État-zaamat qui règne sur le pays depuis les dernières législatives. Il suffit en effet d’un discours incendiaire de l’un deux pour que l’onde de choc touche l’ensemble des contrées nationales.
Il n’y a pas de quoi invoquer « différentes cultures et sensibilités politiques », comme l’a fait l’autre jour le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, pour justifier quoi que ce soit.
Il y a juste un constat, invariable, à faire : toutes les masses sont, à quelques degrés de différence (mais vraiment infiniment minimes), extraordinairement susceptibles, dès lors qu’on touche à leurs chefs. Le dogmatisme n’a jamais été aussi puissant. Le culte du zaïm est à son apogée. L’esprit critique n’a jamais été autant en perte de vitesse. Et les « secrétaires des princes » (les conseillers) sont devenus de si formidables flatteurs qu’au lieu de critiquer les chefs, de les initier au droit à la différence, de renforcer leur culture démocratique, voire même de les aider à comprendre les autres et à rectifier, s’il le faut, leurs propres erreurs, ils ne font plus que les encourager dans la vénération de leur image.
Que ces chefs aient enfin décidé d’assumer leurs responsabilités et de mettre fin à leurs infinies querelles sémantiques, c’est très bien. Qu’ils aient enfin compris que l’espace du politique n’est pas celui des échanges d’insultes, qu’il ne se limite pas à la déconstruction, voire à la destruction de l’image de l’autre, c’est magnifique. Qu’ils aient choisi, dans un sursaut de moralité, de laisser enfin un peu de place au véritable dialogue, qui ne saurait être la somme de plusieurs monologues, grand bien leur fasse. Que, pour couronner le tout, ils signent un « pacte d’honneur » pour mettre fin aux tensions qui risquent à tout moment de faire du pays une gigantesque pétaudière, c’est tout à leur honneur.
Cependant, ce pacte d’honneur ne saurait à aucun moment se transformer en instrument liberticide justifiant, sous des dehors vertueux et au nom du bien commun, des atteintes à la liberté d’expression.
Qu’on cherche à limiter les excès de toutes sortes – ce qui devrait en principe être laissé au discernement, à l’éthique de l’individu, ou tout au plus, au jugement de la justice – est louable, mais qu’on impose une forme quelconque de censure est inacceptable. D’autant que les limites de cette censure seraient très floues et pourraient empiéter facilement sur les droits de la société civile. On se retrouverait alors dans un cas de figure typique de société contre son État, la notion d’« État » rabaissée ici à la collectivités de chefs. Et donc de confrontation pure et simple entre une société en quête de libertés et des zaïms peu enthousiastes par rapport à la critique, et peu soucieux de préserver la liberté d’expression…
¡No pasarán!
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