Michel HAJJI GEORGIOU
29/06/2006
L’Orient-Le Jour
Le Liban est un pays complexe, où les espaces se chevauchent depuis toujours, où se poursuit une lutte titanesque et incessante entre le public et le privé, entre l’individualité de la personne et son allégeance oblige au groupe communautaire. Loin d’être neuf, le problème perdure au contraire depuis la nuit des temps. Il suffit, pour s’en convaincre, d’évoquer les passions soulevées à la fin du XIXe siècle par la dépouille de l’un des esprits les plus fins et les plus emblématiques de la Nahda, le penseur et écrivain Ahmad Farès el-Chidiac.
Maronite de Achkout converti une première fois au protestantisme par rébellion, puis à l’islam, mais complètement libre dans son indomptable individualité, Ahmad Farès el-Chidiac défia les tentacules de l’asphyxiant holisme jusque dans sa mort. Rapatrié à Beyrouth – l’homme avait sillonné le monde, assoiffé de réformes et de Lumières de son vivant –, son corps suscita les convoitises des chrétiens et des musulmans. Mais c’est en « laïc », formidable pied de nez aux dogmes en tout genre, qu’il fut enterré à Hazmieh, sans qu’aucune des communautés ne puisse lui confisquer ce qu’il avait chéri durant des années : son individualité, source de liberté, de richesse, de créativité, de génie.
Dans leur lutte pour se réapproprier dans la mort celui qui leur avait autant échappé de son vivant, en étant « tout » sans être rien d’autre que lui-même spécifiquement, les communautés s’étaient neutralisées, et l’individualité de Chidiac avait triomphé.
Pourquoi reparler d’Ahmad Farès el-Chidiac, plus d’un siècle après sa mort ?
Le fil conducteur est sans conteste celui de la « Nahda », de cette Renaissance arabe vecteur de démocratie et de libertés pour laquelle le Liban d’aujourd’hui a une vocation naturelle. N’est-il pas, malgré toutes ses tares actuelles, le seul pays du monde arabe à disposer d’une démocratie, d’une liberté d’expression et d’un état de paix relative ? N’en a-t-il pas (presque) fini avec les idéologies systématiques, les discours démagogiques, les ambitions hégémoniques et les régimes despotiques ? N’est-il pas le seul à pouvoir jouer aujourd’hui un rôle d’avant-garde pour la promotion des libertés publiques et privées, des droits de l’homme et de la démocratie ?
C’est dans la lignée de ce souffle nahdawi, mais sans grandes pompes et sans flonflons – et c’est tout en son honneur –, que travaille aujourd’hui, le plus sérieusement du monde, Tarek Mitri.
La politique est en désuétude, sinon en dégénérescence, en raison des blocages et des polémiques qui écoeurent l’opinion publique ?
L’étendard réformateur du phénomène du 14 mars est en berne ?
Qu’à cela ne tienne, les valeurs que la politique dédaigne et refuse de reconnaître, c’est la culture qui en sera le porte-flambeau, à commencer par la lutte pour la liberté d’opinion et contre la censure.
Ainsi, la pièce Haké Neswen, pour laquelle Tarek Mitri s’est battu (aux côtés de la réalisatrice Lina Khoury) contre les censeurs en tout genre et les esprits figés et monolithiques, constitue-t-elle une formidable victoire qui se situe dans la lignée originelle du printemps de Beyrouth. Une victoire représentative de ce que le Liban aspire de nouveau à être dans son environnement arabe.
Dans ce contexte de résistance culturelle, de résistance par la culture et la pensée, Tarek Mitri sait pertinemment que si le Liban veut assumer sa vocation nahdawie, il faut restaurer cet immense pouvoir qu’est l’individualité pour transcender le communautaire, mais sans hostilité. Qu’il faut garantir le maximum de libertés à l’individu face au groupe. D’où cette nécessité incontournable de partir en guerre contre la censure sous toutes ses formes, pour l’abolir, et instaurer un régime de libertés, protégé et organisé par des lois modernes et démocratiques.
Il est temps de provoquer un changement de mentalités, en douceur ou pas, de créer des espaces transversaux et pluriels, des espaces publics à profusion, où l’individu pourra s’exprimer librement et avec les autres, hors de toute contrainte communautaire.
Il est temps que des jeunes – écrivains, chanteurs, réalisateurs, musiciens, dramaturges – s’approprient, par des initiatives individuelles, ce que, dans les sommets de la culture politicienne traditionnelle, l’on n’a cure de leur donner.
Leur droit au rêve.
Le rêve du changement.
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