Le devenir arabe pour principal enjeu 

Michel HAJJI GEORGIOU

15/07/2006

L’Orient-Le Jour

Mais comment diable a-t-on pu en arriver là ? L’Iran, qui sort pour la première fois les grandes menaces et déploie son ombrelle protectrice au-dessus de Damas ; l’Arabie saoudite, qui passe outre son ton traditionnellement diplomatique pour dénoncer les « aventurismes irresponsables » ; la Jordanie et l’Égypte qui lui emboîtent le pas allègrement, en reprenant la même formulation ; la Syrie, directement tenue pour responsable du brasier libanais par George W. Bush ; Hassan Nasrallah, qui promet d’élargir l’offensive à l’ensemble du territoire hébreu ; le gouvernement libanais, qui assiste, totalement impuissant, à la destruction de son territoire et de ses ressources, incapable d’enrayer ni la machine de guerre israélienne, encore moins un Hezbollah indomptable, incontrôlable ; la fureur israélienne qui se déchaîne contre le Liban après Gaza, détruisant tout sur son passage comme un cyclone avide de vengeance. Et ce silence presque complice, cette couverture de la communauté internationale, qui affirme, de Bush à Blair, comprendre « la volonté israélienne de se défendre ». 

C’est bien connu, Israël se targue, comme les États-Unis, de « ne pas négocier avec les terroristes ». Or on le sait, le Hezbollah est sur la liste des organisations considérées par l’État hébreu comme telle. Mais, par-delà la question des soldats israéliens capturés par le Parti de Dieu, le Premier ministre Ehud Olmert a affiché hier, sans ambiguïté aucune, ses intentions réelles. Certes, l’objectif est de récupérer les militaires, mais il est désormais clair que cette opération bien mal inspirée de la guérilla hezbollahie a réveillé autre chose chez Israël. Menacé, poussé dans ses derniers retranchements, l’État hébreu a sorti ses griffes. L’objectif stratégique d’Israël, sa hantise absolue a toujours été de sécuriser ses frontières. Ehud Olmert est conséquent avec lui-même et avec l’histoire israélienne : il ira donc en guerre pour annihiler le Hezbollah. Et même s’il arrive à briser le mythe des chefs en treillis qui ont, dans les heures les plus graves, fait la gloire d’Israël : ce ne sera pour lui qu’une motivation supplémentaire pour prouver qu’il est apte à être un commander in chief

Il faut peut-être un zeste de naïveté pour croire encore à la thèse des représailles israéliennes comme motivation principale de l’agression sauvage qui engloutit le Liban sous les ruines depuis quarante-huit heures. La crédibilité de cette théorie est aussi compromise que l’idée selon laquelle le Hezbollah prend ses décisions tout seul, en toute indépendance, sans en référer à quiconque. 

Si les derniers développements sur la scène régionale prouvent quelque chose, c’est bel et bien l’existence d’une confrontation à l’échelle régionale et à visage communautaire, entre l’axe syro-iranien, dont le Hezbollah est une carte maîtresse sur le terrain, puisqu’il peut frapper à n’importe quel moment Israël en plein coeur, et le tandem arabo-occidental. Un conflit qui va d’ailleurs bientôt se transposer à la Ligue arabe dans les jours qui viennent, puisqu’un diplomate arabe sous le couvert de l’anonymat a estimé que les dernières prises de position saoudiennes « feront apparaître un profond clivage » entre les membres de l’Organisation. 

Cette confrontation, comme d’habitude, se déroule au Liban. Mais elle se déroule dans un contexte tout à fait nouveau, qui marque une rupture dans l’histoire des guerres israélo-arabes. Le fer de lance n’est plus le nationalisme arabe d’antan. Le « lion de l’arabisme » syrien ne joue même plus les premiers rôles. Il en est même réduit à devoir accepter la protection iranienne, même si sa capacité de nuisance est toujours aussi sournoisement efficace dès lors qu’il s’agit, ô complexe indépassable, de pousser le Liban à l’implosion. 

En réalité, il s’agit de la première guerre israélo-arabe post-nationale et même post-nationaliste qui se déroule sous nos yeux. L’enjeu n’est plus vraiment national, c’est-à-dire l’édification de l’État palestinien. Au Liban, le résistant n’est même plus un acteur national ou proto-national, mais une organisation partisane militaire communautaire, quasi délégitimée par son propre gouvernement. 

Et, surtout, le principal protagoniste, celui qui tire les ficelles à l’échelle internationale, ne s’appelle plus Nasser ou Arafat. Il n’a pas la légitimité ou l’aura des figures mythiques de la lutte arabe contre Israël. Il est Iranien. Il s’appelle Mahmoud Ahmadinejad. Le centre de gravité du monde arabe est en train de glisser vers Téhéran. 

Dès lors, l’enjeu de la lutte qui se déroule sous nos yeux est clair : il s’agit de l’avenir, de l’identité même du devenir arabe, arabo-musulman. Et nous en sommes les premières victimes, pluralisme et précarité oblige. 

Terrorisme, d’État ou de groupe, sectarisme, islamisme, régimes despotiques : pauvre Liban, à l’avant-garde, depuis 1973, de toutes les mutations, de tous les maux de la région. 


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