Quand s’ouvrent les portes de l’enfer 

Michel HAJJI GEORGIOU

14/07/2006

L’Orient-Le Jour

Plus d’une cinquantaine de vies humaines, alors même que nous sommes supposés avoir enfin compris, au lendemain de trente ans de guerre, que RIEN, aucune idée, aucune cause, aucun combat n’est plus important que le droit à la vie… Des prévisions s’élevant à 4,4 milliards de dollars de pertes dans le seul secteur touristique, la saison estivale qui s’en va à tire d’ailes, les touristes qui décommandent ou qui fuient, sans oublier l’infrastructure qui vole en éclats… Et c’est bien évidemment à la population civile que reviendra la tâche ingrate de rebâtir encore une fois ce qui aura été détruit… 

Voilà, de prime abord, ce que nous coûte déjà, au bout de quarante-huit heures seulement, l’aventurisme de Hassan Nasrallah, et l’on peut d’ores et déjà présumer que la facture sera bien plus chère encore. 

Bien évidemment, c’est la machine de guerre israélienne qui s’acharne sur le Liban, qui détruit les ponts, les aéroports et les maisons, qui ravit des vies humaines. Mais Israël n’a pas besoin qu’on lui tienne la faux, qu’on lui serve sur un plateau en or le prétexte qui lui servira à mettre en branle ses rêves les plus fous. Or c’est exactement le piège dans lequel est tombé le Hezbollah à travers son opération de mercredi, en voulant encore une fois prouver qu’il détient un pouvoir impérial de vie ou de mort sur le Liban, ses habitants, ses institutions, son infrastructure et son essor économique, culturel et touristique. 

Depuis le début de cette conférence de dialogue déjà sérieusement boiteuse, que quelques minutes d’offensive terrestre de l’un de ses pôles principal ont confiné aux oubliettes de la politique nationale, il y avait une phrase magique qui revenait sans cesse comme un leitmotiv : le monopole de la violence légitime. « Monopole », « violence », « légitime ». Trois mots essentiels, inéluctablement liés par une formule fondamentale dès lors qu’il s’agit du processus de fondation de l’État. 

Tristement, c’est en voulant une fois de plus montrer, les armes à la main, que cette expression n’est bonne que pour les manuels de sciences politiques et les intellectuels irréalistes, que le Hezbollah a ouvert mercredi ce qui pourrait être les portes de l’enfer, aussi bien pour lui que pour une grande partie de la population, complètement réduite à la plus surréaliste des impuissances. 

Monopole, violence, légitime. Qu’il est ironique de constater à quel point ces trois vocables, pris séparément, sont révélateurs de l’impasse dans laquelle le Hezbollah se retrouve à présent. 

Le « monopole », c’est celui qui conduit Hassan Nasrallah à se comporter comme un chef d’État parallèle, disposant d’une organisation complètement libre de ses mouvements, insoumise au pouvoir étatique, et bénéficiant en plus d’une couverture légale par le biais de sa représentation au gouvernement. Un « chef d’État » qui appelle ses concitoyens à pousser la solidarité à une certaine forme de suicide collectif, dans le cadre d’une équation impossible à suivre.

Le « monopole », c’est celui qui conduit le Hezbollah à s’arroger sans cesse des pouvoirs régaliens dans un camouflet systématique au gouvernement libanais. C’est le cas aussi bien lorsqu’il décide de la guerre et de la paix, en faisant du Liban-Sud sa chasse gardée, de continuer à faire office de guérilla libératrice pour libérer les fermes de Chébaa, ou encore lorsqu’il s’arroge le droit de négocier, sans diplomatie aucune, un échange de prisonniers avec un État ennemi. 

Le « monopole » conduit naturellement à la « violence », violence physique, psychologique et morale. Car c’est bien au coeur d’une spirale de violence destructrice – et par la violence – que le Hezbollah vient de transposer le Liban, dans ce qui ressemble à une prise d’otage – sans syndrome de Stockholm. 

Pourquoi une prise d’otage ? Tout simplement parce que la décision du Hezbollah manque de l’ingrédient le plus élémentaire lorsqu’on décide de partir en guerre, même si c’est contre un État qui est loin de susciter un sentiment de sympathie dans les coeurs libanais : la « légitimité ». Et c’est surtout là que le bât blesse, que Hassan Nasrallah ne semble pas avoir compris ce qui a changé depuis que Anjar ne gouverne plus le Liban.

Le Hezbollah a contribué à la libération du pays, jusqu’à l’apothéose de la victoire de l’an 2000, c’est là un fait indubitable. Le problème, c’est qu’il a ensuite dépensé tout le crédit accumulé au service de la politique syro-iranienne, sans trop se soucier de ses partenaires sur le plan national. Pourtant, les occasions de refléter son souci de l’intérêt public et du bien commun n’ont pas manqué. Lors de la formation du gouvernement Siniora, il était clair qu’un processus de « libanisation » du parti – c’est-à-dire d’échelonnement de ses priorités en faveur du Liban avant tout – avait été amorcé. Mais il a apparemment fait long feu. Et toutes les mains tendues du monde, aussi bien par le 14 Mars que par le Courant patriotique libre n’ont pas semblé avoir déteint sur le parti. 

En d’autres termes, le Hezbollah n’a pas cherché à replacer son action dans un cadre national, à rechercher un socle de légitimité pour en consolider l’impact, ce qui est indispensable lorsque l’on se lance dans ce genre d’action, surtout dans un pays aussi complexe et pluriel que le Liban. Résultat : il se retrouve aujourd’hui désavoué par un grand nombre de Libanais qui, s’ils sont avant tout patriotes et solidaires de leurs concitoyens face à un État ennemi, refusent cependant qu’on les kidnappe ; qu’on les expose à tous les dangers sans leur consentement ; qu’on continue, après le 14 Mars, à hésiter entre une situation de guerre et une économie de paix. 

Le pire, c’est qu’il puisse s’avèrer, dans les jours qui viennent, qu’à travers son opération, le Hezbollah a ouvert une boîte de Pandore au service de ses ennemis. C’est-à-dire que la crise à venir soit en réalité une confrontation plus globale, entre l’Occident et l’Iran, au Liban. Dans ce cadre, les représailles israéliennes ouvriraient la voie à une opération plus vaste anti-Hezbollah, dans la lignée de celle qui a visé le Hamas à Gaza, pour juguler le courant islamiste pro-iranien dans la région et affaiblir Téhéran en lui ôtant la carte du parti intégriste libanais. 

S’il en est ainsi, le Hezbollah aura été victime de sa propre initiative. Mais il aura également entraîné le Liban avec lui dans l’abîme, en neutralisant à nouveau sa souveraineté au nom d’une prédication souverainiste : la libération des prisonniers. 


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