Pour s’inspirer de l’histoire d’Isaac

Michel HAJJI GEORGIOU

19/07/2006

L’Orient-Le Jour

« Vous qui bâtissez les autels à présent pour sacrifier vos enfants, vous ne devez plus jamais le faire. Un projet n’est pas une vision, et jamais vous n’avez eu de tentation, ni par le ciel ni par l’enfer. Vous qui êtes debout devant eux maintenant, vos hachettes émoussées et sanglantes, vous n’étiez pas là hier, lorsque je gisais sur une montagne, et que la main de mon père était toute tremblante de la beauté du Verbe ».

Leonard Cohen, The Story of Isaac, Songs from a Room, 1969.

 

Craintes et tremblements pour Abraham, emmenant par la main son fils Isaac pour le sacrifier sur le Mont Moriyya à la demande du Tout-Puissant. Soulagement intense lorsqu’un ange intervient pour arrêter le meurtre au moment où la hache d’Abraham s’apprête à s’abattre sur l’enfant pour lui ôter la vie. 

Pourquoi ce retour à l’histoire d’Isaac en ces temps de confrontation entre Israël et le Hezbollah ? Parce que ce passage de la Bible pose par excellence le problème de la limite qui sépare la morale de l’exigence du devoir absolu. 

L’exigence du devoir absolu, qui pousse Ehud Olmert à poursuivre sans aucune espèce de retenue son offensive sur le Hezbollah, dont le Liban tout entier est en train de payer le prix, elle est bien claire. Il s’agit de sécuriser l’État d’Israël, dont le mythe de l’invincibilité est actuellement mis à mal par des salves de roquettes syro-iraniennes qui atteignent pour la première fois l’hinterland hébreu. Si Tel-Aviv a donc initié cette opération, c’est pour empêcher que les missiles tirés par les guérilleros du Hezbollah ne fassent du mal à une population israélienne jusqu’à là habituée, au pire, à des attentats-suicides de la part de commandos palestiniens. 

Hassan Nasrallah l’a bien dit dans son premier message à la suite du début de l’offensive israélienne : les règles du jeu ont changé. Le Hezbollah, en David des temps modernes, souhaite prouver qu’il est bel et bien capable d’ébranler l’assurance du Goliath israélien. 

Cependant, l’exigence du devoir absolu pour les Israéliens ne se limite pas uniquement à la neutralisation de la menace que constitue le Hezbollah pour l’hinterland israélien.

Une autre des phrases-clefs prononcées par Hassan Nasrallah, dans son discours le plus récent, est sa volonté de rétablir la dignité de la « umma » arabo-musulmane, trop longtemps bafouée par la toute-puissance israélienne.

Dans l’esprit d’Israël, qui a déjà eu du mal à accepter le triomphalisme libanais à la suite du retrait de ses forces en l’an 2000, céder devant une organisation para-étatique dont l’ambition affichée est de libérer Jérusalem – et dont le principal allié a déjà menacé de frapper Israël en plein coeur – est tout bonnement inconcevable.

Toute preuve d’impuissance à atteindre le Hezbollah signifierait, pour le gouvernement Olmert, rien moins que l’annihilation de ce mythe de la puissance qui a depuis toujours parmi à Israël de jouer au gendarme au Proche-Orient, avec la bénédiction US.

Dans l’optique israélienne, cela équivaut en d’autres termes à un simili suicide qui ouvrira la boîte de Pandore dans le monde arabe, qui réveillera les mouvements nationalistes et fondamentalistes non seulement dans les pays de la région, mais au coeur même d’Israël, dans les rangs palestiniens. 

Cependant, le gouvernement Olmert ne saurait, ainsi qu’Abraham tout tremblant devant la magnificence de Dieu, fouler au pied toute morale pour assurer la sécurité d’Israël, ô devoir absolu. Certes, l’agression est venue du Hezbollah, lequel a d’ailleurs enfreint les règles de la démocratie consensuelle nationale. Autrefois détenteur d’une cause juste lorsque le Liban-Sud était occupé, il se retrouve aujourd’hui dénudé, délégitimé, voué aux gémonies sur la scène internationale. 

Cependant, toutes les raisons d’État ne sauraient justifier ce qu’Israël commet depuis une semaine.

Le silence de la communauté internationale, qui incite Israël à poursuivre son action destructrice et meurtrière, est des plus assourdissants.

La population civile n’a pas à payer le prix des équipées suicidaires d’un parti.

Combien de fois faudra-t-il encore le répéter : aucune cause ne mérite qu’on sacrifie des vies innocentes pour elle.

Si les belligérants souhaitent s’entretuer, ils n’ont pas à régler leurs comptes en s’en prenant aux civils.

Toute l’hypocrisie d’une certaine politique se mesure dans la guerre, lorsque ce sont des innocents qui meurent au nom de doctrines, d’idéologies, de décisions sur lesquelles ils n’auront jamais aucune prise.

Toute la fourberie d’une certaine politique se saisit dans cette équation qui veut que le Liban paye le prix de son indépendance sur l’autel d’un choc impliquant plusieurs puissances régionales, alors même que son peuple aspire à la vie, à la modernité, à la démocratie, à la paix, au pluralisme, loin de toutes les cultures du despotisme et de la mort.

Ne l’a-t-il pas démontré de la plus belle manière durant la révolution du Cèdre, cette formidable culture de vie, à travers sa société civile.

N’est-ce pas cette même opinion publique libre, consciente et responsable qui fustige aujourd’hui le déluge de violence résultant de l’inconscience d’une de ses parties, tout en condamnant la criminalité d’Israël ? 

Il est temps pour la communauté internationale d’inciter, par la coercition, Tel-Aviv, Damas ou Téhéran, à respecter le droit du peuple libanais à la vie.

Cessons de sacrifier des générations sans que personne ne lève la main pour arrêter le sacrifice.

Nul n’a le droit de sacrifier des jeunes pour ce qu’ils considèrent comme sacré ou juste. 

Il est temps que le passage obligé des Libanais soit une guerre à chaque génération.

Il est temps que le seul lieu de rencontre entre les générations de cette région maudite cesse d’être l’autel de l’immolation.  

Il est temps d’écouter l’histoire d’Isaac telle que nous la raconte Leonard Cohen. 


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