Michel HAJJI GEORGIOU
20/07/2006
L’Orient-Le Jour
Le seul recours de ce pays est dans l’édification et la consolidation de l’État. Ce que nous sommes en train de vivre jusqu’à présent prouve que certains ne l’ont toujours pas compris.
Théoriser à outrance, critiquer tantôt avec violence, tantôt avec mépris et indifférence, nous jauger, nous juger les uns les autres. En cela nous sommes très forts ; très forts dès qu’il s’agit de rechercher la petite bête qui fera voler en éclats notre unité, qui contribuera à renforcer ceux qui ne nous veulent pas du bien ; brillants dès qu’il s’agit de mettre en exergue notre plus petite différence pour saper toute tentative de vouloir-vivre ensemble.
Le gouvernement Siniora a commis de nombreuses erreurs, c’est plus que certain. Nos chefs ont montré, à plusieurs reprises, qu’ils étaient parfaitement irresponsables, c’est tout aussi vrai. La table du dialogue n’a été qu’une vaste rencontre stérile de dupes, chacun cherchant à tromper l’autre, très bien. Le modèle consensuel est bourré d’imperfections qui affaiblissent le Liban, le fragilisent à outrance, d’accord.
La liste de reproches que l’on pourrait adresser à ce pays, ses habitants, ses gouvernants, est longue, et peut-être même interminable.
Soit.
Cependant, une chose est de faire son autocritique sur des bases objectives, une autre est de se flageller par masochisme.
S’en prendre gratuitement aujourd’hui au gouvernement libanais, en l’accusant de « pleurnicher », de passer son temps à se lamenter et de n’« avoir rien fait » pour rétablir son autorité sur son territoire, c’est démontrer une totale incompréhension de la situation libanaise, de sa complexité, de son évolution au cours des quinze dernières années. C’est feindre d’oublier que le Hezbollah a acquis la dimension qu’il occupe aujourd’hui sur la scène libanaise lorsque le pays était sousoccupation syrienne légitimée par le silence coupable de Tel-Aviv, Washington et l’ensemble de la communauté internationale.
Toutes ces puissances s’étaient en effet emmurées dans un mutisme sensationnel lorsque seules quelques voix, notamment étudiantes, continuaient encore à défendre, aux dépens parfois de leur liberté et de leur intégrité physique, la souveraineté du Liban. Toutes ces puissances ne faisaient pas grand cas, à l’époque, du processus de satellisation du pays, avec tout ce que cela connote sur le plan de l’affaiblissement de la société et des structures étatiques, par Damas. Loin des stupides théories du complot et de la volonté de rejeter la faute sur les autres, il est des réalités qu’on ne saurait occulter.
S’acharner sur le gouvernement libanais, c’est détruire actuellement la seule structure qui empêche un retour à l’état de chaos total, celui de la guerre de tous contre tous, la seule autorité qui empêche encore l’effondrement total de ce pays, exposé au pire par les aventurismes de toutes sortes, des deux côtés de la frontière.
Fouad Siniora peut ne pas susciter un enthousiasme délirant autour de lui, d’autant qu’il ne sort pas des formules tonitruantes et des slogans à l’emporte-pièce au moment où son pays va à la dérive. Mais il s’efforce néanmoins de sauver la situation, de l’empêcher de s’engager dans une impasse totale, celle de la « guerre civile » ou de la « destruction totale ». Et ce n’est certainement pas à lui qu’il faut jeter la pierre si l’État n’a pas encore recouvré toute sa santé. L’impuissance est générale.
Ce qu’il faut retenir de ce conflit, c’est que nous sommes tous petits, bien impuissants sur l’échiquier national. Nous sommes tous totalement dépassés par le choc de titans international qui se déroule chez nous. C’est dans ce sens que Fouad Siniora a raison : la communauté internationale, si elle veut véritablement prouver son soutien au Liban, si elle n’est pas une grosse anecdote, ne doit pas nous laisser tomber. Laisser cette guerre absurde se poursuivre sans prêter main forte au gouvernement, c’est fouler au pied la 1559, c’est oublier pourquoi cette résolution a été prise, c’est renier son devoir de non-assistance à une démocratie fragile, en péril mais aussi – et il ne faut pas l’oublier – en difficile voie de reconstruction.
En savoir plus sur Beirut Unbound
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
