Michel HAJJI GEORGIOU
24/07/2006
L’Orient-Le Jour
Les rues désertées du centre-ville, à l’heure du chien-loup. Pas âme qui vive près de la place qui, l’an dernier, symbolisait la résurrection pacifique et civique d’un peuple. Seul un albatros de bronze se dresse, dans le jardin qui porte désormais son nom, fier et majestueux. Aérien. Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Cet albatros méditatif contemple, non sans un air narquois, le néant qui a envahi la place des Martyrs, regarde Beyrouth progressivement abandonnée aux ténèbres impénétrables. Les yeux perdus dans ce silence immobile qui soustrait, l’espace d’une synesthésie ineffable et délirante, la capitale au temps humain, Samir Kassir embrasse du regard la banlieue sud et l’odeur de napalm, au loin. Chaque nuit, Haret Hreik et ses alentours s’embrasent et se consument, pris sous un déluge de feu et de métal hurlant, spectacle dantesque que seul l’impuissance et la résignation peuvent pousser un esprit sain à accepter.
« L’impuissance, incontestablement, est l’emblème du malheur arabe aujourd’hui », écrivait Samir Kassir dans son livre-testament. L’impuissance génère la frustration, qui engendre à son tour la haine, et la violence. L’impuissance est le dixième des cercles concentriques de l’Enfer, celui qui, non sans perfidie, peut pousser à la pire des lâchetés, sinon au suicide (collectif). Celui qui peut inciter une poignée d’hommes désespérés, voire même des groupes entiers, à se vouer à un culte de la mort sans aucune chance de survie, à immoler tout un peuple sur l’autel de la violence dans l’espoir fou de déstabiliser une puissance guerrière. Comment vaincre cette impuissance, comment remédier à ce désespoir, comment expliquer à ces hommes que seule la culture de la vie peut triompher face à la puissance, que le sacrifice est tout ce qu’il y a de plus vain ?
Comment dire aux masses arabes que ces vieux mythes nationalistes et ces chefs charismatiques qui les ont invariablement conduits au désastre autrefois n’ont plus aucun sens, que l’histoire ne doit se souvenir que des bâtisseurs, que les losers doivent finir aux oubliettes, et non plus être plébiscités ?
Comment leur dire qu’il ne sert plus à rien de brandir les portraits de ces chefs, que l’énergie de la haine et du désespoir doit être cristallisée dans un effort bâtisseur de renaissance ? Que la Nahda peut s’avérer plus puissante que des tonnes de missiles ? Comment les interpeller, eux, écrasés et maintenus dans l’analphabétisme depuis des décennies par des pouvoirs despotiques sournois, qui n’ont fait que les réprimer à l’aide d’une super-police, qui les ont éduqués dans la crainte du régime et du clan, qui ne leur ont appris que la haine de l’Autre et de l’Occident ? Comment ne pas leur dire que l’Occident a longtemps toléré cette situation en soutenant ces régimes, en les confortant dans leur terrorisme d’État ? Comment leur dire que c’est exactement dans ce style réactionnaire, dans l’ignorance la plus débilitante, que certains cherchent à les maintenir, et qu’ils foncent tête baissée droit dans le piège ?
Comment les convaincre que faire le signe de la victoire au-dessus des ruines, propre des armées et des mouvements nationalistes arabes, c’est s’enliser encore plus dans le malheur arabe, dans l’impuissance, la frustration et la violence, c’est renforcer encore plus Israël ?
Mais comment faire comprendre aussi à l’Occident qu’Israël est au coeur du malheur arabe, qu’il en a été le détonateur dès 1948, comme le prouvent une fois de plus ce déferlement de manifestants, pourtant sunnites, dans les rues de Amman et du Caire, brandissant les portraits jaunis de Nasser avec ceux de Nasrallah ?
Comment expliquer à tous que Malraux était un formidable visionnaire, et dissuader les peuples arabes que le fondamentalisme est le véritable mal d’un siècle qui a déjà atteint tous les excès en matière de religiosité, et qu’il ne sert à rien de se laisser récupérer par cette tumeur létale qui se nourrit de pauvreté, de rage et d’analphabétisme pour se répandre ?
Comment les convaincre à tous, eux et leurs cousins d’Occident, qu’il faut, comme disait Samir Kassir, « pouvoir continuer à refuser Huntington et se rappeler Lévi-Strauss », leur dire, à John Bolton d’abord, qu’il n’y a pas de « hiérarchies naturelles » en matière de civilisation, que « l’humanité est une dès lors qu’elle repose sur un fond anthropologique commun », que la logique culturaliste encourage celle de la victimisation, donc de l’impuissance, de la frustration, de la haine, de la violence, etc… le tout dans une spirale interminable.
Comment leur dire enfin que le printemps de Beyrouth, saboté par toutes les forces traditionnelles, qui ne souhaitent pas que le monde arabe bondisse dans la modernité, est un modèle de résistance et de renouveau démocratique que nul ne pourra empêcher ; qu’il est mille fois plus fort face à tous les ennemis du monde ? Comment les persuader qu’un projet de vie triomphe toujours, qu’une culture de la mort n’entraîne que le malheur et le désastre ? Que le Liban aspire à la vie, à la citoyenneté, à la modernité, qu’il est de son droit de s’extirper définitivement du malheur et de ne plus souffrir de la lâcheté des régimes arabes, même s’il reste attaché à une arabité faite de culture, d’espérance et de respect de la dignité humaine ? Que le pays du Cèdre ne veut plus jamais être victime de sa géographie : de la Syrie et des complexes annexionnistes du Baas, qui souhaite désespérément reprendre langue avec Washington dans le seul but de pouvoir remettre les pieds au Liban, de l’Iran et des lubies de fin du monde de son chef dans l’attente du Mahdi, d’Israël et de ses besoins en eau et en sécurité ?
Considérations sur le malheur arabe. Comment, enfin, pousser le monde arabe à lire cet ouvrage que Samir Kassir a écrit pour eux, et pour eux seuls, avant que d’être emporté par ceux qui souhaitent, aujourd’hui encore, assassiner le monde arabe, à commencer par le Liban.
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