La vraie dignité

Michel HAJJI GEORGIOU

28/07/2006

La guerre entre Israël et le Hezbollah entre dans sa deuxième quinzaine, et elle n’est apparemment pas près de finir, s’il faut en croire les deux « sociétés guerrières » (Israël et le Hezbollah) qui ont décidé, chacune de son côté, que cet affrontement était pour elles une question « de vie ou de mort ». Cela n’est d’ailleurs guère étonnant, tant la pulsion de mort semble habiter les discours des deux belligérants, et, surtout leurs actes. À force de conspuer l’autre, de le haïr, de le vouer aux gémonies, on finit par lui ressembler. Le processus d’identification est poussé à son paroxysme, et la rencontre impossible entre deux adversaires que tout devrait en principe opposer devient de l’ordre du réel, se fait dans le don affreux, aux civils, de la mort et de la destruction. On finit par en perdre son humanité, en retirant aux autres leur droit à la vie. 

Non, il ne s’agit pas là de morale flower power, obsolète et facile. Le droit à la vie, c’est supposé être, depuis une certaine déclaration de 1948, depuis la condamnation unanime de la violence inhumaine de 1939-1945, l’essence du politique. Mais le problème continuera à subsister tant que le respect des droits de l’homme, des libertés publiques et de la véritable dignité humaine ne deviendra pas l’objet principal des politiques publiques au Liban. 

D’ailleurs, le problème est d’ordre culturel, et s’exprime dans le champ du lexical. Mais de quelle « dignité » Hassan Nasrallah parle-t-il dans ses discours ? Celle des habitants du Liban-Sud, qui n’ont plus comme maison, sinon comme village, qu’un vaste champ de ruines, pris au piège comme des bêtes, sans eau, cibles privilégiées des obus d’Israël ? Celle des réfugiés, totalement déracinés, entassés dans des écoles et autres bâtiments publics, qui n’ont pratiquement plus rien comme biens ? Celle des petits enfants vivant, chaque nuit, dans l’angoisse générée par le vrombissement des chasseurs israéliens, par les déflagrations des missiles, par le cri effroyable du béton soufflé en quelques secondes ? Celle des exilés, qui ont définitivement renoncé à l’espérance dans un pays damné ? Quelle dignité ? Celle de tout un peuple qui va à grands pas vers l’abîme ? 

Israël n’est pas le propos de cet article. L’on peut continuer à faire à l’État hébreu toutes sortes de reproches et d’accusations, en usant de l’ensemble du lexique de la folie meurtrière, de la destruction, du chaos, en évoquant la répression systématique du peuple palestinien, ou encore en rappelant le fameux passage biblique du Livre d’Habaquq et du sang qui retombera sur la tête de ceux qui font du mal au Liban. Tout cela est amplement vrai et fondé.  

Cependant, si Israël est un problème pour les Arabes, si Israël est aussi devenu « le » problème des Arabes, ce n’est pas seulement en raison de son énorme capacité de nuisance, de ses massacres à l’encontre du peuple palestinien et de ses velléités hégémoniques sur l’ensemble de la région. C’est aussi parce qu’Israël est devenu le complexe des masses arabes. C’est parce qu’Israël est devenu le principal prétexte de mobilisation des idéologies néo-fascistes, islamistes et nationalistes arabes, et que toute cette haine, au lieu d’être reconvertie dans un projet constructif culturel, politique et économique de renaissance – seul capable d’entamer l’hyperpuissance régionale de l’État hébreu – sert à idéologiser les masses jusqu’à l’abrutissement, à les maintenir dans l’ignorance, à permettre aux régimes et aux partis fondés sur le culte de la personnalité de les contrôler comme des marionnettes. C’est enfin parce qu’Israël est devenu « l’épouvantail » des régimes arabes, l’épouvantail qui permet à ces régimes de couvrir leurs innombrables crimes contre leurs peuples, et qui leur permet de se légitimer sans cesse lorsque leur autorité est remise en question. Israël pratique le terrorisme d’État ? Qu’à cela ne tienne, le terrorisme d’État est loin d’être, dans le monde arabe, l’apanage d’Israël. Et c’est peut-être là que réside le grand malheur.

Il est d’ailleurs question, depuis toujours, de « créer les conditions de la confrontation » avec Israël, de permettre – pour en revenir au seul Liban – de se défendre contre le « modèle israélien monolithique » qui « en veut à la société » libanaise, « modèle de pluralisme et de diversité ».

Fort bien.

Ce n’est toutefois pas en revenant au statu quo qui prévalait avant le 12 juillet que l’on réussira à le faire. Ce n’est pas en répétant à l’infini ces journées de dupes que constituent, depuis des mois, les séances du dialogue national, que l’on pourra créer un projet de société capable de faire face à tous les périls, qu’ils soient israéliens ou autres. Ce n’est pas non plus en admettant un retour à cette fameuse « stratégie de dissuasion » unilatérale, à travers laquelle le Hezbollah justifiait sa position de force sur l’échiquier interne, et qui s’est avérée être un échec retentissant compte tenu de l’ampleur de la tragédie qui se déroule en ce moment sous nos yeux – et dont nous sommes les acteurs principaux. 

« Il est fort probable que le Liban, tel que nous l’avons connu avant le 12 juillet 2006, soit définitivement mort et enterré ». Cette phrase est celle d’un éminent constitutionnaliste, Jean Salem, qui n’a cessé, au fil des années, par devoir d’honnêteté et de transparence, de remettre en question les failles du système politique libanais, tant sous l’occupation syrienne qu’après la révolution du Cèdre.

Si effectivement un nouveau Liban doit émerger quand se refermeront les portes de l’enfer, le tout est de savoir ce que nous voulons. Nous avons déjà péché par omission après le 14 Mars, et cela nous a mené droit vers un rapt collectif et une guerre destructrice. D’ores et déjà, si nouveau Liban il doit y avoir – et il ne saurait en être autrement –, il doit s’atteler à « ramener le Hezbollah à la raison, c’est-à-dire à l’intérieur du consensus interlibanais », pour reprendre l’expression du politologue Joseph Maïla. Un Hezbollah ayant tiré objectivement – il suffit pour cela de faire une fois le trajet entre Bint Jbeil et Haret Hreik – les leçons de son expérience en solo, et ayant compris qu’il n’a d’autre avenir que désarmé, au sein d’un État libanais fort, souverain et indépendant. 

Si nouveau Liban il doit y avoir, c’est indubitablement loin de toute aspiration au martyr collectif, dans un projet « évolutionnaire », en rupture totale avec tous les cauchemars du passé. Un projet de civilisation, de modernité, de vie, conduit par l’opinion publique et la société civile qui ont façonné, chaque jour, durant plusieurs mois, le printemps de Beyrouth, pour nous débarrasser de la tutelle syrienne. 

Un projet de dignité ; la vraie, cette fois. 


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