Michel HAJJI GEORGIOU
11/08/2006
L’Orient-Le Jour
« Ô vous, les boutefeux, ô vous les bons apôtres
Mourez donc les premiers, nous vous cédons le pas
Mais de grâce, morbleu, laissez vivre les autres,
La vie est, à peu près, leur seul luxe ici-bas ».
Georges Brassens, Mourir pour des idées, 1972.
Las de renvoyer dos-à-dos tous ces « saint jean bouche d’or qui prêche le martyr » puisque, paraît-il, faire de la contestation, rejeter la violence et défendre le droit à la vie c’est, en temps de guerre, servir la cause de « l’ennemi »…
N’est-ce d’ailleurs pas ce qu’a insinué hier le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, dans sa dernière apparition télévisée ? Que ne pas vouloir jouer les Malbrough s’en va-t-en-guerre, voire même les désavouer, c’est méphistophélique, criminel… ?
Dysfonctionnement éthique ou hyper rationalisme de survie ? En temps de guerre, il faut, nous dit-on, nécessairement mettre ses facultés critiques en suspens, avaler tout ce que la propagande du dedans comme du dehors raconte, au risque d’être un traître. « Trahison ». Quel mot sournois qui brille comme un poignard au clair de lune, prêt à s’abattre sans états d’âme sur sa victime ! En temps de guerre, il faut, paraît-il, s’aligner, s’abêtir, bêler comme un mouton de Panurge…
Non, le patriotisme, c’est d’aimer son pays, pas de se résigner à le voir mourir sous les bombes, qui plus est sans qu’il n’y ait aucun acquis potentiel en perspective…
Depuis 1975, ce pays se fait écharper au nom d’idées qui, en fin de compte, sont toutes entre elles ressemblantes, dans la mesure où elles nous conduisent à la mort, la mort toujours recommencée, alors même que l’âge d’or est invariablement remis aux calendes.
Ça suffit.
Il est temps que les Libanais cessent d’être les victimes expiatoires de régimes archaïques, de tentations totalitaires, de chefs pré-politiques. Il est temps que cette démence générale prenne fin.
Il faudra un jour comprendre qu’il n’y a pas de dignité dans la destruction, encore moins dans la déportation. Aucune dignité dans le fait d’attendre des heures, sous le soleil de Satan, pour remplir quelques litres d’essence, de passer des nuits à la lueur des bougies.
La seule dignité à laquelle sont promis les Libanais depuis le 12 juillet, c’est celle de mourir pour une gloire chimérique, illusoire. D’autant qu’Israël, puisqu’il est question d’inhumanité, semble déterminé à poursuivre les massacres et les abominations, de Cana à Kaa. D’autant qu’Israël prouve, depuis ce triste 12 juillet, qu’il n’a que faire du droit international, du droit à la vie, des droits de l’homme. Qu’il prouve qu’il peut annihiler sauvagement, assassiner impunément, sans qu’aucune main angélique ne se lève enfin pour le ramener à la raison.
Une fois de plus, le problème au Liban est d’ordre culturel. Il oppose des groupes qui, s’ils ont tellement en commun – en l’occurrence un si beau pays –, ne semblent pas manifester également le même amour de la vie et de la beauté, le même respect de la personne humaine. Comment comprendre autrement ce fatalisme à relever le défi de la guerre totale avec la machine infernale et sanguinaire israélienne ?
Il est faux de penser que l’avenir du Liban est celui des ténèbres de la guerre civile. Assez de l’épouvantail de la fitna, de la discorde confessionnelle, rêve des ennemis de ce pays, Tel-Aviv en tête. L’avenir du Liban est fait de vie, n’en déplaise à tous ceux qui souhaitent conduire ce pays à l’abattoir et profiter de sa faiblesse pour l’immoler une fois de plus sur l’autel de la violence et de la dévastation.
Il y aura en effet une nouvelle bataille une fois cette guerre terminée. Une bataille pacifique, démocratique, vitale. L’anti-guerre civile par excellence. Elle opposera, immanquablement, ceux qui veulent continuer à jouer les boutefeux jusqu’au dernier Libanais, jusqu’à ce que le pays soit réduit en cendres, et ceux qui veulent refaire du Liban ce qu’il a un jour été, un pôle de rayonnement culturel, un arbre florissant, palpitant de vie.
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