Michel HAJJI GEORGIOU
11/10/2006
L’Orient-Le Jour
« Dieu ! que de processions, de monomes, de groupes,
Que de rassemblements, de cortèges divers, –
Que de ligu’s, que de cliqu’s, que de meut’s, que de troupes !
Pour un tel inventaire il faudrait un Prévert.
(…) Oui, la cause était noble, était bonne, était belle !
Nous étions amoureux, nous l’avons épousée.
Nous souhaitions être heureux tous ensemble avec elle,
Nous étions trop nombreux, nous l’avons défrisée.
Le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on
Est plus de quatre on est une bande de c….
Bande à part, sacrebleu ! c’est ma règle et j’y tiens.
Parmi les cris des loups, on n’entend pas le mien ».
Georges Brassens, Le Pluriel, 1966.
Beaucoup de bruit pour rien.
Dans cette mêlée générale, où chacun souhaite montrer, certes dans son bon droit, que l’espace public de la rue lui appartient, il faudra un beau jour marquer une pause contemplative et se demander où tout cela compte bien nous mener. Car, par-delà les moyens et l’expression, les manifestations et les rassemblements, il y a bien peu de culture démocratique dans tout ce qui se fait actuellement. Nous sommes visiblement autant en manque de culture démocratique qu’en manque cruel d’inspiration.
La rue appartient bien à tout le monde, mais on pourrait aussi en faire un meilleur usage que de se l’approprier pour des intérêts purement liés à des querelles de pouvoir et de représentation, comme le font, sans exception, l’ensemble des courants politiques qui donnent actuellement de la voix, quel que soit le camp politique auquel ils appartiennent. Dans ce mouvement d’ensemble, fait beaucoup plus de dissonance et de statisme que de dynamisme et de vitalité, il y a une impression très dérangeante de stérilité, d’inutilité. D’ailleurs, d’aucuns parmi les mouvements qui ont récemment accaparé l’espace public ou qui se promettent de le faire dans les prochains jours, savent – qu’ils se souviennent des glorieux temps de la résistance aux moukhabarats syriens – que la rue peut servir de bien plus nobles idéaux que des querelles de pouvoir.
Non pas que la lutte pour le pouvoir ne soit pas noble en soi. À l’intérieur d’un certain réseau de politiques, c’est même sur cela que devrait en principe reposer le système démocratique. Sauf qu’il est quand même légitime de se poser la question : pourquoi fait-on passer la charrue devant les boeufs, pourquoi veut-on faire dans la dentelle sur le plan de la lutte démocratique alors même que l’arène, le cadre, la structure au sein de laquelle ce combat doit être mené est encore branlante, totalement incertaine, en dépit des efforts des uns et des promesses des autres.
Si elles comportent certainement des aspects positifs, ces abrutissantes processions de masse, chez les uns et les autres, ne contribuent cependant qu’à accroître inutilement la tension politicienne et confessionnelle sous des dehors illusoires de vitalité politique. En réalité, sous des apparences de pluralisme, c’est à la négation même du pluralisme que l’on a affaire. Tout le monde, dans les sphères politiques, parle ainsi de démocratie consensuelle, mais personne n’en définit le sens réel, l’essence. Et c’est en définitive du sens du Liban qu’il est question dans cette agitation générale. On évoque de part et d’autre le consensus et l’entente, mais, tout au contraire, on donne dans l’étalage de la musculature. On veut montrer qu’on est incontestablement le plus fort au sein de sa communauté, qu’on peut abstraire tous les autres, les phagocyter, les réduire, qu’on a l’apanage, l’exclusivité absolue de la représentation.
De bonne guerre ? Certes. Mais qu’on arrête de le faire au nom de la démocratie consensuelle, de la formule libanaise, du pluralisme. Ce dualisme au niveau du discours politique, qui est commun à une bonne partie de la classe politique libanaise, frise la pathologie. Il est révélateur d’une certaine démence. La tendance ne saurait être à l’annihilation du pluralisme pour être fort, mais à accepter les règles de la démocratie et de la diversité pour jeter les bases d’un système politique relativement cohérent, moins ambivalent.
Or ce n’est pas cette tendance que les électeurs et les élus ont choisie depuis les funestes législatives de 2005. Au contraire, et le mode de comportement politique, que ce soit au niveau du discours, du contenu ou de l’action de certains partis ne trompe pas : nous assistons à un retour à grands pas vers le totalitarisme, vers une expression fasciste que nous croyions à jamais révolue avec le départ du régime syrien. Oh que non ! Ce que Damas a savamment distillé comme venin totalitaire durant trente ans dans l’esprit de nos « élites » politiques se manifeste avec encore plus de force maintenant que ces dernières ont toute la latitude pour laisser libre cours à leurs errances.
Mais assez de logorrhées.
Allons plutôt à l’essentiel.
En dehors de l’État, seul cadre où puissent s’exprimer sainement, se retrouver pluralisme, diversité et lutte pour le pouvoir, point de salut. Tout ce qui empêche le processus de la fondation de l’État d’évoluer au Liban contribue à donner de l’ampleur et de la puissance aux forces de régression, et elles sont nombreuses. Il reste un problème, et de taille : pour construire l’État, il faut des hommes providentiels, conscients de la tâche immense qu’ils devraient accomplir, capables de rompre avec l’archaïsme, et de transcender ce rapport entre le féodal et sa clientèle qui se substitue, depuis longtemps, aux structures étatiques dans ce pays et empêche, dès lors, l’avènement de l’État.
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