Michel HAJJI GEORGIOU
22/11/2006
L’Orient-Le Jour
C’est Pierre que l’on abat, à la veille du 22 novembre, et c’est Bachir que l’on revoit, toujours souriant, fougueux, inébranlable comme un cèdre, fort comme un roc, déjà mythique, mais humain, trop humain.
C’est Pierre qu’on assassine, sauvagement, pour prouver que les lâches resteront toujours lâches, et que les criminels sont tous des lâches… et c’est cheikh Pierre que l’on revoit, imposant dans sa stature, la tête haute, le front grisonnant, le regard fier, marchant à travers Gemmayzé pour faire cette indépendance de 1943 que les Assassins du 21 novembre 2006 ne pourront jamais détruire.
C’est Pierre qui est parti, trop tôt, trop vite, comme une étoile filante, et c’est le regard de Maya, éclatant d’innocence et de beauté avant que de quitter un monde sans pitié, qui ressurgit dans les esprits, encore plus vivace.
C’est Pierre que des barbares ont transfiguré dans le martyre, et c’est Amine Assouad ou Manuel Gemayel, adolescents rêveurs et intrépides, tombés sous les tirs à Beyrouth et Chouf, qui rejaillissent des profondeurs de la mémoire de la guerre.
C’est Pierre qui s’en va, les yeux pleins de malice, le regard prêt à défier la terre entière de toute la jeunesse de ses 34 ans, et c’est l’image du jeune Amine Gemayel, fraîchement élu député du Metn en 1970, qui revient, lancinante.
C’est Pierre qui part, et ce n’est pas seulement un certain inconscient collectif chrétien qui se réveille, mais un sentiment de sacrifice pour un Liban différent, réuni, celui pour lequel sont déjà partis René Moawad, Rafic Hariri, Samir Kassir, Georges Haoui, Gebran Tuéni.
Il s’appelait Pierre Gemayel, noms et prénoms lourds d’un héritage ancestral, d’un poids historique incontestable et si souvent contesté au nom de l’abolition du féodalisme politique.
Ce que c’est de s’appeler Gemayel quand on a eu un grand-père patriarche absolu pour plusieurs générations, un grand-oncle, Maurice, réformateur entre tous reconnu, un oncle devenu, vivant comme mort, une icône absolue et éternelle, un père d’une intelligence aiguë et très tôt promu aux premiers rôles…
Ce que c’est que de s’appeler Gemayel quand il faut se montrer à la hauteur de cet héritage, et prouver qu’on mérite bien le nom qu’on a.
Ce que c’est que de s’appeler Gemayel quand on a déjà quatre martyrs dans la famille, tous arrachés à la vie dans la fleur de l’âge, quand donner son sang pour la patrie devient presque une fatalité, presque un devoir, inévitable, quand l’histoire du pays dans lequel on vit et on grandit finit par fusionner totalement avec le nom que l’on porte.
Dans la droite lignée de ses prédécesseurs, Pierre Gemayel n’a pas attendu que le destin l’appelle pour jouer les premiers rôles. Il a été au-devant de son destin. Dès 19 ans, date à laquelle il décide de quitter l’exil parisien dans lequel il est confiné avec son père et le reste de sa famille pour rentrer faire ses premières armes au Liban, sur la scène politique, au milieu des années 90. Un retour qu’il décide de faire envers et contre tous. Amine Gemayel désapprouve. Plus tard, il reconnaîtra en Pierre, plein d’émotion de fierté, celui qui a pavé la voie à son retour d’exil.
C’est ainsi Pierre, qui, de Beyrouth, commence à lutter pour permettre aux Kataëb de redresser la tête dans le désert politique des années d’occupation syrienne, où seuls les vautours et les charognards occupent les premiers plans. Il s’y emploie si bien – épaulé non sans courage par son frère Samy sur les campus – qu’Amine Gemayel fait un retour triomphal dans son fief de Bickfaya en 2000. Pierre Gemayel raffole des défis. Il ne manque pas de verve, adore les joutes verbales, séduit avec son grand rire d’enfant. C’est ainsi qu’il parvient rapidement à s’imposer comme l’un des chefs de file de l’opposition au joug syrien, et comme l’une des figures les plus prometteuses de sa génération.
Lors du retour de son père, en l’an 2000, il a déjà fait son petit bout de chemin au sein de l’opposition Kataëb, dans une bataille contre le parti, abandonné à la machine de la « syrianisation » rampante. C’est fort de cet acquis qu’il s’impose, surprenant même son propre père, en se portant candidat au siège maronite du Metn. La légende veut même qu’Amine Gemayel, à son retour au Liban, ait trouvé les affiches électorales de son fils aîné déjà prêtes et son fils plus que jamais déterminé à porter les couleurs de la famille pour la bataille. L’enthousiasme et la fougue du jeune Gemayel lui permettent de gagner son premier strapontin à la Chambre en tant que candidat indépendant, et de commencer, de l’hémicycle du Parlement, Place de l’Étoile, le long combat de l’intérieur des institutions qui mènera cinq ans plus tard au printemps de Beyrouth.
En chemin, Pierre Gemayel fait ses armes, affûte son discours politique, aiguise le caractère incisif de ses tirades, soigne ses estocades. Aussi va-t-il de bataille en bataille, au sein du Rassemblement de Kornet Chehwane. Le 9 août 2001, il est l’un des premiers à se rendre sur les lieux où les étudiants ont été tabassés par les services de renseignements en civil. Il est le premier à sortir du Parlement en signe de vive protestation lorsque le nouveau Code de procédure pénale qui donne des pouvoirs extraordinaires et liberticides au procureur général près la Cour de Cassation Adnane Addoum est adopté par une Chambre bien docile dans la foulée des événements d’août 2001. Il participe ensuite à la bataille épique pour l’élection de Gabriel Murr à l’un des deux sièges grec-orthodoxe du Metn, puis à la campagne pour la réouverture de la MTV.
Parallèlement au combat national, Pierre Gemayel s’engage au côté de son père dans la lutte pour recouvrer le parti Kataëb, instrumentalisé par Damas. Le soir même de l’élection, très contestée au sein de la véritable base du parti, de Karim Pakradouni à la tête du directoire de Saïfi, Pierre Gemayel déclare à L’Orient-Le Jour, plein d’assurance : « Les coups d’État n’ont jamais été bien loin au sein du parti ». Il faudra pourtant attendre quatre ans avant que le parti revienne à ses origines par le biais du printemps de Beyrouth.
Vers la fin de l’ère syrienne, celui qui porte désormais en lui une grande partie des aspirations de la nouvelle génération Kataëb avec son frère Samy, redouble d’efforts. Il fait ainsi partie de la liste d’honneur qui s’oppose à la prorogation du président Lahoud, puis se mobilise au sein du Rassemblement du Bristol après l’assassinat de Rafic Hariri pour façonner, avec ses compagnons de l’opposition plurielle, l’apothéose du 14 mars 2005.
Une nouvelle aube se lève pour le Liban, libéré de l’occupation syrienne. L’idéal de l’indépendance et de la souveraineté défendu par Pierre Gemayel est devenu réalité. Le jeune homme peut enfin entrer dans une ère politique nouvelle, celle de la consolidation de l’indépendance et entrer précocement dans la maturité politique, à 34 ans, comme le plus jeune ministre du gouvernement Siniora.
Mais les mêmes assassins qui ont déjà ravi au Liban la pensée de Samir Kassir, le verbe de Gebran Tuéni, la verve de Georges Haoui et la puissance de Rafic Hariri, en ont décidé autrement.
La destinée d’un Gemayel se passe des convenances habituelles, celles qui font qu’un homme politique doit passer par différents stages avant d’arriver au sommet.
Chez les Gemayel, on ne fait pas dans les habitudes, on est habitué à brûler les étapes, comme les passionnés qui veulent épuiser toute leur énergie afin de briller plus fort que mille constellations.
Pierre, comme Bachir, plein d’espoir, a devancé tout le monde, beaucoup trop tôt.
Son étoile, au firmament, à rejoint la légende des Gemayel, celle des héros de l’indépendance.
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