Du délire des masses à la déconstruction de l’espace public 

Michel HAJJI GEORGIOU

11/12/2006

L’Orient-Le Jour

Deux manifestations ne font pas une nation, aurait écrit Georges Naccache, s’il lui avait été donné de vivre la folle journée d’hier. 

Certes, il se serait sans doute félicité du fait que des centaines de milliers de personnes de camps opposés soient descendues dans la rue, dans différentes zones du pays, sans qu’un seul incident ne se produise, ce qui est une situation complètement incompréhensible pour l’ensemble du monde arabe, sinon de la planète entière. Mais il ne faut pas non plus trop s’en vanter : s’il existe encore fort heureusement des garde-fous, ils risquent de ne pas peser bien lourd si les nerfs s’érodent progressivement de part et d’autre, si la perte de sens se poursuit, si le délire des masses et l’euphorie des individus qui les haranguent prend le dessus. Et surtout s’il n’y a pas, dans les jours qui viennent, au plus vite, quelque chose de plus concret que ces « lueurs d’espoir » qu’entrevoit depuis quelques jours Amr Moussa, et qui ne sont pour l’instant comparables qu’aux chimères stupéfiantes de beauté et d’espoir mais totalement irréelles et inaccessibles…

Indubitablement, Georges Naccache aurait reconnu que s’il y a perte de sens, elle n’est pourtant pas définitive, irréversible, et qu’on essaie encore d’atténuer – de travestir ? – le réveil des açabiya communautaires par un festival de couleurs censées représenter le pluralisme et l’unité, c’est-à-dire le politique dans son espace transversal et acommunautaire puisque multicommunautaire. 

Mais, sous le slogan de « l’unité nationale », n’assiste-t-on pas à une déconstruction de l’espace public au profit de mini-espaces confessionnels, espaces clos potentiellement générateurs de violence ? Les drapeaux libanais, brandis par les uns et les autres comme lors du 8 et du 14 mars 2005, ne cachent-ils pas, irréductibles, des particularismes sectaires et des étendards partisans ? Le système politique tout entier n’est-il pas miné par un discours politique révolutionnaire qui, faisant fi des principes élémentaires du droit et des mécanismes démocratiques, y substitue aujourd’hui le recours à la rue, et, plus dangereux encore, au « peuple », en arbitrage suprême ? Un choix périlleux, surtout lorsque face à une rue (opposante) il existe une rue adverse (loyaliste), et que la mobilisation se fait non seulement sur des constantes politiques et partisanes, mais aussi, spécificités libanaises obligent, sur des bases communautaires. 

Le peuple n’a pas toujours raison, la tyrannie de la masse n’est pas une figure de l’esprit, surtout lorsque l’on a pris la décision aventureuse d’orienter la dynamique populaire dans une voie insurrectionnelle contre ce qui représente la légalité, c’est-à-dire le gouvernement, désigné à la suite d’élections législatives libres, démocratiques, justes et intègres. Et ce malgré tout ce que l’on peut reprocher sur le plan politique au gouvernement, ses défauts, ses erreurs (comme l’inexplicable ostracisme du Courant patriotique libre), ses manquements, sa baisse éventuelle de popularité, sa perte potentielle de légitimité. Il reste que la question de l’opportunité du recours hasardeux à la rue pour renverser un ordre établi se pose sur le plan juridique et philosophique, et ne saurait être réglée à coups de slogans. Elle ne saurait en tout cas s’imposer, l’air de rien, comme une vérité immuable, une certitude incontournable ou une révélation divine que l’on sert illico presto à ses partisans. 

Si l’on a réellement foi dans le système démocratique – et le système est démocratique puisque les mécanismes permettent potentiellement une alternance au pouvoir –, c’est lors des échéances constitutionnelles que l’on cherche à s’imposer, sauf dans des cas extrêmes. Mais le Liban n’est pas aujourd’hui dans la situation de l’Ukraine ou de la Serbie, comme l’a laissé entendre le général Michel Aoun hier devant les foules rassemblées par l’opposition. Loin d’être despotique, de gouverner par la violence, ou de bloquer les échéances électorales, la cabinet a fait face, au contraire, depuis son avènement, à des situations antiétatiques (les armes du Hezbollah et les camps palestiniens), anticonstitutionnelles (le cas Émile Lahoud et toutes ses retombées) ou déstabilisantes (les assassinats politiques et la restructuration du système après la fin de l’occupation syrienne).

Quoi de plus rocambolesque que de parler d’une dictature de la majorité alors que l’opposition contrôle la présidence de la République, la présidence de la Chambre, qu’elle était, jusqu’il y a quelques semaines, largement représentée au sein du gouvernement, et qu’elle souhaite aujourd’hui bloquer l’action du cabinet ? Pour une dictature, on en aura vu de plus tyrannique, de plus effrayante en tout cas, si elle permet quand même à un million de manifestants d’assiéger le gouvernement sans ciller ! Et qu’on ne ressorte pas l’exemple Karamé, il serait honteux de comparer la situation actuelle aux temps obscurs de l’occupation syrienne, où le système tout entier était verrouillé par la terreur de Anjar et des moukhabarate syriens, et où le coup de force pacifique était nécessaire pour en finir avec la tutelle. 

Quoi qu’il en soit, la question qui se pose à la lumière des meetings de Beyrouth et de Tripoli est la suivante : et après ? L’opposition a prouvé hier qu’elle incarnait une frange importante de la population libanaise. L’on sait déjà, et l’on aura l’occasion de le voir encore dans les jours qui viennent, à en croire les sources loyalistes, que les forces du 14 Mars ont elles aussi la même capacité de mobilisation. L’opposition a la possibilité de paralyser le système, et elle a ses appuis à l’extérieur. Le gouvernement bénéficie d’un vaste courant de solidarité au sein de la communauté internationale, et il est solidement ancré à l’intérieur, suffisamment pour refuser de se soumettre ou de se démettre. 

Chacun des camps a en outre fait valoir ses arguments. Naïm Kassem a ressorti hier, au nom du Hezbollah, le discours classique, ultra-idéologique, du Hezbollah « sur la mort au Grand Satan américain », avant de proclamer que les manifestations se poursuivraient jusqu’à la chute du cabinet. À mille lieues de cette dimension idéologique persane de lutte contre l’Occident – on voit mal le CPL rallier ce délire antioccidental –, le général Aoun a repris les grandes lignes de sa jacquerie, déjà développées à son retour le 7 mai 2005, contre le féodalisme, le sectarisme et l’argent politique. Il a ensuite évoqué sa volonté de voir se former, dans les jours qui viennent, un cabinet de transition si le gouvernement ne démissionne pas. Côté loyaliste, à Tripoli, Saad Hariri a mis l’accent sur la formation du tribunal international et la chute d’Émile Lahoud, tandis qu’Ahmad Fatfat accusait Hassan Nasrallah de vouloir détruire le pays. 

D’un côté comme de l’autre, chacun a été au bout de sa logique et de ses possibilités dans le cadre légal et démocratique. De tous les côtés, les perspectives de solution restent nébuleuses. On accuse d’un côté Téhéran et Damas de vouloir bloquer le tribunal coûte que coûte, Washington et Tel-Aviv de l’autre de contrôler le cabinet Siniora. Une proposition de l’émissaire soudanais de Amr Moussa, Moustapha Ismaïl (qui arrive aujourd’hui à Beyrouth), « acceptée par le Hezbollah », mais qui n’est rien d’autre qu’un syncrétisme de toutes les propositions avancées ces derniers jours, n’a pas suscité l’enthousiasme du gouvernement Siniora. Amr Moussa lui-même, qui s’est entretenu hier avec le Premier ministre, est attendu mardi à Beyrouth pour proposer un package deal portant sur quatre points : le tribunal international, la présidentielle, le cabinet d’union nationale et l’élaboration d’une nouvelle loi électorale. Mais malgré l’optimisme du numéro un de la Ligue arabe qui entrevoit une « lueur d’espoir », le problème restera entier, en dépit de cette médiation : à quel problème donner la priorité, et, partant, quel agenda politique privilégier ? 

Il reste Bkerké, pour éviter la catastrophe générale, pour sortir de l’impasse dans laquelle l’opposition a foncé tête baissée, pour lever le siège du cabinet, pour parvenir à un compromis. Bkerké qui propose, par-delà son document, un pacte d’honneur entre les chefs chrétiens qui, une fois signé par les principaux concernés, ouvrirait la voie à une réunion de ces chefs à Bkerké et, plus tard, peut-être, à une conférence nationale de salut. Mais, là encore, l’expérience du passé ne pousse pas à l’optimisme. 

Qu’à cela ne tienne, puisse la raison l’emporter, une fois dans l’histoire de ce pays, sur l’instinct de destruction ; la responsabilité sur la martyropathie. 


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