Michel HAJJI GEORGIOU
19/12/2006
Allocution prononcée lors de la cérémonie de lancement du prix Rami Azzam.
« Je veux vivre dans le silence de ma plume,
Me perdre dans la petite immensité de l’encre bleue,
Je veux me lancer vers le ciel, le poing levé, les cheveux ébouriffés,
Caresser les dunes étoilées de mon papier blanc
Et le monde sera à mes pieds, du haut de mes yeux de cinq ans ».
Rami Azzam
Cette profession de foi n’est-elle pas celle d’un véritable poète, ivre de vie et de beauté, avide de partir à la conquête du monde, avec les cheveux ébouriffés d’un révolutionnaire de l’Amour, pour dominer le cosmos avec un éternel regard d’enfant ?
À notre dernière rencontre, en ce bien triste automne 2003, quelques heures avant qu’il ne s’élance vers le ciel pour caresser les étoiles et courtiser le charme obscur des nébuleuses, il m’a dit, sur un ton animé de cette énergie euphorique et puissante du rêve : « J’ai envie de voyager, de partir, très loin… J’ai envie d’écrire, de faire tant de choses ».
Il avait la stagnation en horreur. L’enlisement était pour lui pire que la mort. Il fallait répondre aux sables mouvants, au gouffre, qui guettent chacun de nous à chaque instant par l’espérance, la création, l’innovation, l’engagement.
C’est pourquoi, avec l’enthousiasme de la jeunesse, il s’est lancé, durant son parcours sur les campus universitaires en tant que militant engagé et que responsable estudiantin, à corps perdu, dans toutes les initiatives pouvant permettre un retour du Liban à soi, un retour du Liban aux Libanais, et, par-dessus tout, une reprise de confiance des Libanais en eux-mêmes, en leur avenir, en leur volonté de rester dans leur pays et d’en refaire un pôle de rayonnement culturel.
À l’origine, l’idée d’un prix a émergé dans l’esprit de Rami pour encourager les jeunes à créer et innover, loin de l’abrutissement des slogans stériles.
Ces slogans qui étaient sous l’occupation syrienne ce qu’ils sont encore aujourd’hui, et ce qu’ils resteront jusqu’à la fin des temps, des enveloppes creuses qui poussent l’esprit à renoncer à sa vivacité, la créativité à se dissoudre dans l’inefficacité, l’affadissement, la perte de sens et, finalement, la renonciation. Il fallait pousser les jeunes à s’impliquer directement dans la fondation de leur propre avenir, leur donner une raison de rester au Liban, pour bloquer la marche de l’abandon au désespoir créée par la situation politique et ses retombées sociales.
Comment ? Par le culturel, en leur permettant de créer eux-mêmes, par leur propre pensée, leur propre lueur d’espoir. Le prix, envisagé d’abord pour les étudiants en audiovisuel, aurait donné un souffle d’espoir aux jeunes pour continuer à créer, et donc à reprendre confiance et poursuivre la lutte pour la survie culturelle du pays. Ce faisant, Rami contribuait à rien moins qu’une refondation du politique, dans son acception citoyenne, au service de la Cité. Il faisait, cher père Sélim Abou, rien moins que répondre à votre appel à la résistance culturelle des jeunes, pour libérer le pays non seulement des forces armées qui l’occupaient, mais aussi de cette inculture, de cette « barbarie culturelle », si je puis me permettre cette affreuse image fort expressive, importée d’un modèle totalitaire et asphyxiant pour être plaquée sur une société plurielle, complexe, ouverte.
Mais Rami s’en est allé trop tôt, le 27 octobre 2003. Il n’assistera donc pas à la libération du Liban, au formidable élan de vie du Printemps de Beyrouth qui était, j’en suis absolument certain, le rêve le plus fou qu’il eut aimé voir enfin se réaliser devant lui, la matérialisation, l’accomplissement de tout ce pour lequel il oeuvrait incessamment.
Et c’est l’année d’après que ses proches, amis et parents, avons décidé de créer ce prix, devenu celui du jeune écrivain francophone, avec l’aide d’un jury de personnalités libres et audacieuses, attachées à la promotion de la francophonie et au goût de la liberté : le recteur Sélim Abou, le journaliste et penseur Samir Kassir, que les Assassins nous ont volé depuis, irremplaçable, et dont la place restera vacante au sein de ce jury – mais consolez-vous, cher Gisèle, je suis certain que, quelque part, Samir et Rami assistent ensemble à cette cérémonie, et je puis vous dire que les Assassins ne pourront jamais tuer en nous le goût de la liberté, et la volonté de faire rayonner notre culture de vie pour faire échec à leur culture de mort – le constitutionnaliste et professeur d’histoire de la littérature Jean Salem, le professeur et juriste Nasri Diab, le professeur de littérature Gérard Bejjani et le journaliste et politologue José Jamhouri. Rami avait une admiration énorme pour les six.
Très chers Régina et Pascal Azzam,
Que d’obstacles avons-nous dû surmonter afin de pouvoir remettre enfin ce prix, pour qu’il devienne enfin réalité. Il a fallu en tout cas attendre la fin du Printemps de Beyrouth, même si la situation politique n’a toujours pas recouvré sa stabilité sur la scène nationale.
Mais je ne pense pas que cette attente soit une coïncidence. L’an dernier, en 2005, nous étions euphoriques, emporté par l’océan de vie de la révolution du Cèdre. Ce n’est qu’avec ce retour à une réalité plus sombre, celle d’un Liban en crise existentielle, que le prix Rami Azzam prend, en tant que symbolique politique, en tant que petit projet de vie, toute sa dimension. C’est maintenant qu’il va falloir reconstruire et redonner confiance, à l’heure où la division et le désespoir l’emportent sur la détermination, la violence sur le dialogue et, de nouveau, la stupidité sur l’innovation.
Mesdames, Messieurs,
Rami s’est trompé. Il ne vivra pas dans le silence de sa plume.
Loin de là.
En attendant la publication prochaine de ses propres poèmes, il contribuera à l’éclosion de nouvelles plumes, de nouveaux talents, pour refleurir sans cesse un éternel printemps de vie.
Je vous remercie.
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