Cela s’appelle l’aurore ?

Michel HAJJI GEORGIOU

26/01/2007

L’Orient-Le Jour

Criminelle, la réapparition de ces tireurs d’élites, prêts à assassiner de sang-froid comme jadis, une image qui a de quoi glacer tous ceux qui n’ont pas oublié que le Liban peut aussi se transformer en un enfer quotidien ; 

Criminelle, la résurgence de ces barrages-volants miliciens de contrôle d’identité à caractère confessionnel, expression la plus dégoûtante, la plus terrifiante de l’entrée dans les ténèbres de l’incivilité ;   

Criminelle, l’attitude irresponsable de ces étudiants, transformés en chair à canon, bétail mené à l’abattoir, sacrifié sur l’autel d’une gigantesque manipulation mise en place à coups de slogans stériles et stupides ;

Criminelle, l’inconscience de certains chefs politiques, prêts à faire rejaillir des profondeurs de la mémoire les vieux démons de la guerre pour recouvrer une légitimité de plus en plus défaillante, disposés à repousser toujours plus loin les limites de la violence du langage politique au risque, on l’a vu hier, de plonger le pays dans le chaos ;

Criminelle, l’obstination des chrétiens, sunnites, chiites et druzes à vouloir s’entretuer pour leurs perceptions du Liban, alors qu’il n’y a tout simplement plus de Liban dès que l’une de ses parties s’autodétruit, entraînant le reste du pays avec elle dans l’abîme ;

Près de dix morts en deux jours d’anarchie. Le pire, c’est qu’ils sont finalement morts pour rien. 

C’est vrai qu’il existe une bataille entre deux options, entre deux visions différentes du Liban, d’ailleurs clairement exprimées hier par les clichés de Paris III vs ce qui a tout l’air, à Beyrouth, d’un Gaza I. 

C’est vrai, qu’au final, c’est le seul Liban souverain et indépendant qui doit l’emporter, un Liban ouvert sur le monde arabe et la communauté internationale, parce que nous ne pouvons nous enfermer, n’en déplaise à certains, dans une autarcie, dans un goulag à la syrienne, ni dans les dogmes ésotériques et martyropathes à l’iranienne. Le soutien international à Paris III, loin de cette propagande étrange selon laquelle aucune aide n’est gratuite, marque bien d’ailleurs la volonté ferme de faire entrer le Liban dans une dynamique de stabilisation à mille lieues du travail de sape permanent du régime syrien et de ses alliés. 

Cependant, rien ne justifie que l’on lâche la bride à la violence brute, celle qui s’alimente du pseudo-discours politicien, celle qui investit les rues pour mieux crier l’échec du politique, pour mieux illustrer la déconstruction de l’espace politique et du cadre juridique et institutionnel et le retour en force des espaces claniques, communautaires et miliciens au détriment de l’édification du processus étatique. Une déconstruction du politique par le discours et le comportement contre laquelle nous n’avons cessé de mettre en garde depuis les résultats des élections législatives. 

Il n’est guère utile d’appeler au calme après avoir braqué les citoyens les uns contre les autres, après avoir échauffé leurs esprits au point qu’ils veuillent en arriver au stade de la confrontation. Dans ce sens, la responsabilité est collective. La violence existe désormais en puissance, à l’état de vouloir-être. Il ne lui manque plus que l’espace au sein duquel elle pourra s’exprimer. 

Si l’armée a pris les mesures nécessaires qui s’imposaient pour empêcher la poursuite des combats fratricides hier, on n’empêchera pas le réveil de la violence le lendemain, puis le surlendemain, si rien n’est fait entre-temps pour endiguer ce processus suicidaire de désagrégation de la formule libanaise. Et l’on ne peut, à long terme, substituer une loi martiale, un couvre-feu permanent, à une nécessaire reprise de conscience et de civilité de chacun, par-delà la folie, l’hystérie collective et la perte de sens. 

Un véritable choc médiatique, une image forte d’unité est devenue urgente. Les voix qui ont fait assumer hier à un homme, Nabih Berry, la responsabilité de ce qui se produit dans la rue, n’ont pas complètement tort. Il a beaucoup été question, dans la forme, de comportement milicien ces derniers jours. Pourtant, la véritable attitude milicienne, dans le fond celle-là, est celle de M. Berry, qui paralyse par la force, pour des raisons politiciennes évidentes, et aux antipodes de la logique institutionnelle, l’espace qui est censé par excellence, au niveau national, être celui du dialogue : la Chambre. Nabih Berry a le premier appelé à retour au calme hier. Cela reste insuffisant. Il doit impérativement oeuvrer à un retour du dialogue au sein des institutions dans les heures qui viennent, ne serait-ce que pour décrisper les tensions. 

Le seul dialogue valable n’est pas celui qui réunira les zaïms, dans le cadre d’une institution virtuelle, cette fameuse confédération de chefs, parallèle à celle de l’État, mais celui qui se fera au sein des institutions, au sein même de la Chambre des députés. Il est d’ailleurs temps que la minorité accepte sa condition de minorité sans complexes et aille se défendre dans le cadre des rouages de la démocratie parlementaire, au lieu de pousser à l’escalade dans la rue, démolissant au passage ce qui reste encore du cadre institutionnel de l’État. 

Mais, plus que tout, c’est la société civile libanaise, transversale, multicommunautaire qui doit jeter toutes ses forces dans la bataille pour obtenir une réaction salutaire, et forcer les acteurs politiques à aller dans le sens du compromis, à retourner à la raison. C’est dans ce sens que l’association Offre Joie, par exemple, qui déploie une énergie sans pareille depuis des années pour enraciner le dialogue par des actes et des projets concrets de citoyenneté, a mis chacun devant ses responsabilités hier, appelant à une reprise du dialogue. Ce n’est qu’une pression continue de la société civile et de l’opinion publique sur les politiques qui peut recréer cet espace de politique en perdition. 

« Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ? »

Des ténèbres les plus profonds peut toujours jaillir la plus douce, la plus belle, la plus puissante des lumières, porteuse de la plus folle des espérances.

À condition d’opter pour la culture de la vie, d’oeuvrer pour la victoire d’un projet commun de vie et d’avenir. 

Ce n’est qu’à ce moment-là que, pour le Liban, dans un élan de renaissance et de recréation infinie, cela s’appellera l’aurore


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