Considérations sur le 14 février : la véritable bataille

Michel HAJJI GEORGIOU

15/02/2007

L’Orient-Le Jour

Sur le sentiment de vertige et de saturation ou les craintes profondes qu’inspirent désormais les grands rassemblements, et, plus encore, les discours tonitruants, on pourrait indéfiniment disserter… 

Sur l’interminable et éprouvante épreuve de force qui dure depuis le 14 février 2005, avec ses moments d’euphorie et ses instants de détresse, il y a certes beaucoup à dire. Les nerfs sont sérieusement érodés, la violence est à l’état latent et n’attend que le moment où elle pourra s’exprimer. Le sentiment de désillusion et de dépression a atteint son zénith, et c’est la peur en ventre, après l’attentat de Aïn Alak, que les parents envoient désormais leurs enfants à l’école… 

Sur la propension des Libanais à s’entretuer allégrement, à drainer vers eux et contre les autres des flots de violence verbale comme physique, qui plus est – et c’est là le comble de l’ironie – pour proclamer leur « amour pour la vie », le silence reste le meilleur des commentaires… 

Sur cette image khaldounienne d’État-zaamât – de légalité-zaamât ou d’opposition-zaamât, puisque par-delà la haine et les convergences, le culte du chef, et cet imbécile suivisme total qui lui fait écho au sein de la société restent, il faut le souligner, l’énorme dénominateur commun –, on pourrait longuement s’arrêter. D’autant que cette image, reproduite à l’infini, n’est pas particulièrement rassurante pour ceux qui rêvent encore d’un renouvellement des élites et d’un Liban nouveau et différent… 

Sauf que… Il convient de rappeler aujourd’hui quelques vérités à ceux qui pourraient être frappés d’amnésie.

Le 14 mars 2005 offrait une infinité de pistes, et par conséquent plusieurs lectures différentes et nécessaires, sinon complémentaires : changement, renouveau démocratique, renouvellement des élites, modernité, etc. 

L’intifada populaire visait avant tout à faire sauter le verrou syrien et à recouvrer l’indépendance et la souveraineté du pays. C’était là le premier objectif, celui de garantir le périmètre de souveraineté du pays. 

Cela nécessitait également, selon la même logique, le début du retour du monopole de la violence légitime à l’État, c’est-à-dire, à l’époque, le démantèlement du réseau sécuritaire libano-syrien et la mise au pas des responsables des « services ». 

Indissociable de ces deux premières revendications, les manifestants revendiquaient, dans leurs slogans, l’exigence de « vérité » pour découvrir les auteurs de l’assassinat de Rafic Hariri. Cela a débouché, il ne faut pas l’oublier, sur la question du tribunal international, qui est donc l’extension naturelle de la bataille pour le périmètre de la souveraineté. 

Plus encore, cette bataille, enclenchée le 14 février 2005, était dirigée contre le régime syrien, compte tenu du complexe historique de Damas vis-à-vis du Liban indépendant. 

En conséquence, le tribunal international n’est devenu autre que la condition sine qua non garantissant la souveraineté du Liban dans le cadre du bras de fer que se livrent actuellement le régime syrien et la communauté internationale. 

C’est l’indignation et la colère suscitées par l’assassinat de Rafic Hariri, devenu fin 2004 fort récalcitrant par rapport aux ambitions démesurées du régime syrien et de ses alliés locaux, qui sont venues couronner l’effort cumulatif de différentes forces politiques, sociales et communautaires – de Michel Aoun au Courant du futur – pour libérer le Liban de l’occupation syrienne. 

La haine de Damas par rapport au tribunal s’inscrit toujours dans la même optique. Le régime syrien ne tolérera pas un instant qu’il puisse répondre des accusations qui pèsent sur lui, et il est prêt à détruire le Liban pour empêcher la formation de ce tribunal. Samir Kassir, Georges Haoui, Gebran Tuéni, Pierre Gemayel ont payé le prix de cet acharnement. 

Mardi, une ligne rouge supplémentaire a été franchie, avec le double attentat de Aïn Alak : ce sont désormais les civils qui sont dans le collimateur. La barbarie n’est plus limitée à un cercle d’hommes politiques et de penseurs, victimes de leur audace. Elle s’étend désormais, dans un phénomène d’irakisation rampante, aux civils. 

L’irruption de ce terrorisme qui menace désormais tout un chacun, n’importe où et à n’importe quel moment, est gravissime, puisque le sentiment qu’il suscite est la peur, qui entraîne la radicalisation et la violence.

Pourquoi insister tellement aujourd’hui, ce matin, sur cette combinaison essentielle entre souveraineté et justice, entre libération du joug syrien et mise en place du tribunal international ? 

Parce que cela explique très largement tout ce qui s’est déroulé hier, notamment l’afflux des partisans du 14 Mars vers la place des Martyrs et les discours incendiaires des leaders. 

Si Walid Joumblatt se permet de repousser à l’infini les limites du politiquement correct dans sa diatribe contre le régime syrien, c’est parce qu’il se sait menacé ; si Élias Atallah évoque l’histoire des Assassins de la forteresse d’Alamut, c’est parce qu’il a perdu en cours de route Samir Kassir et Georges Haoui, et parce qu’il se sait traqué à son tour par les criminels. 

Mais c’est loin d’être tout, puisque ce n’est pas dans leur personne que ces leaders sont menacés, mais dans tout ce qu’ils représentent. 

Et c’est justement sur la signification de ce que ces leaders représentent qu’il y a une confusion extraordinaire – surtout auprès de ceux chez qui la désillusion totale, après le choc du 14 mars, n’est pas sans provoquer certains égarements au niveau de la logique. 

L’une des conséquences du retrait des forces syriennes, en avril 2005, c’est qu’il a ouvert la voie à une certaine vision, propre surtout au général Michel Aoun, sur la fin de la bataille avec la Syrie.

Le général aurait ainsi considéré, comme que la bataille contre Damas s’est achevée avec le retrait militaire syrien. Évitant donc de donner la priorité à la question du tribunal international dans son programme politique, il s’est ainsi focalisé sur des questions structurelles – et évidemment nécessaires – internes telles que, justement, la lutte contre la corruption, le féodalisme politique et l’affairisme. 

Cela revenait, de facto, à déclarer la guerre à un certain traditionalisme politique, qui n’a jamais fait cas de lui sur la scène politique et avec lequel il a des comptes vieux de quinze ans à régler, et incarné, selon lui, par l’équipe au pouvoir. 

Le général Aoun a donc lancé la bataille du réformisme dès mai 2005. 

Soit. 

Mais entraînant avec lui ses partisans dans cette bataille en principe tout à fait légitime, il a quelque peu perdu de vue le fait que la bataille pour l’existence de l’entité libanaise ne s’est pas arrêtée avec le retrait militaire syrien, que le périmètre de la souveraineté n’a pas été consolidé, que le régime de Damas, allié à Téhéran, continue d’agresser son voisin, et qu’il veut, à tout prix, saboter le tribunal international. 

Mais le général ne croit pas à cette thèse d’un possible retour syrien sur la scène locale. Ce faisant, une vaste partie des chrétiens ont été entraînés dans des choix qui ne s’accordent guère avec les options fondamentales du 14 mars, et, plus encore, avec les choix historiques des chrétiens souverainistes : Camille Chamoun, Raymond Eddé, Pierre Gemayel… qui étaient tous à la fête hier, pour rappeler que les chrétiens sont, de manière incontournable, dans ce camp hostile aux attaques de Damas, dont Michel Aoun s’est d’ailleurs toujours réclamé.

Par-delà la commémoration de l’assassinat de Rafic Hariri, le rassemblement de ce 14 février 2007 visait donc à faire passer plusieurs messages fondamentaux : 

Réagir d’abord, sur le terrain, à l’offensive de l’opposition, en rétablissant l’équilibre dans la rue. 

Rappeler ensuite que la bataille actuelle reste, plus que jamais, celle de la consolidation de la souveraineté et du périmètre de l’État.

Plus tard, lorsque ce périmètre aura été acquis et mis hors d’atteinte du pouvoir de nuisance du régime syrien, le débat démocratique et la bataille pour le changement pourront réellement commencer (et rien n’empêchera qu’ils se déroulent, ni les leaders du 14 Mars ni ceux du 8 Mars). 

C’est pourquoi la bataille actuelle ne saurait être envisagée comme une bataille pour des personnes, mais comme une bataille pour des options. 

On ne met pas la charrue devant les bœufs. 

Or le seul moyen de mettre Damas hors d’état de nuire reste la légalité internationale, c’est-à-dire la fondation du tribunal international. 

C’est pourquoi les attaques ont été concentrées contre Damas et l’accent a été mis sur le caractère incontournable du tribunal. 

Il reste une évidence à constater : autant les orateurs se sont déchaînés contre le Baas syrien, autant ils se sont, pour la plupart, insisté sur le dialogue interne. 

Mais ce dialogue avec l’opposition, plus que jamais nécessaire, ne peut se faire que sur des principes clairs. 

Si aucune option ne doit écraser l’autre dans le cadre du système consensuel, il reste quand même que les exigences de souveraineté, de justice, de monopole de la violence légitime et d’ouverture sur la communauté internationale, principes qui sont intrinsèquement liés au Liban, ne peuvent en aucun cas faire l’objet d’un compromis, encore moins être sacrifiées.


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