J’ai vu l’avenir, mon frère…

Michel HAJJI GEORGIOU

26/03/2007

L’Orient-Le Jour – éditorial publié dans le supplément spécial L’Avenir en points d’interrogation.

Tout se fissure, c’est ainsi que la lumière pénètre.

Leonard Cohen, Anthem, The Future.

C’est une mélodie, fascinante, lancinante, obsessive. Elle se déroule lentement dans les recoins de mon esprit, inlassablement, jusqu’à la lassitude, jusqu’à l’énervement. C’est une ritournelle assassine, une comptine en série. Les paroles en sont sombres, étouffantes d’une noirceur impénétrable.

Elles sont d’un poète magnifique à la voix ténébreuse, troubadour des années 70 devenu prophète underground du siècle finissant. Vision apocalyptique d’un monde en pleine mutation, voici ce qu’elles disent : « Les choses vont glisser entre nos mains, et aller dans toutes les directions/Rien ne sera plus jamais mesurable/Le blizzard du monde a franchi le seuil et renversé l’ordre de l’âme/Rendez-moi le Mur de Berlin/Rendez-moi Staline et Saint Paul/J’ai vu l’avenir, mon frère, et il est meurtre » (Leonard Cohen, The Future, 1992).

C’est une mélodie terrifiante de beauté, d’une puissance insoupçonnable. Née de la cacophonie et de la dissonance des masses rivales, elle s’est transposée dans le quotidien, pervers et décoloré, de la ville, des vivants. Elle est l’hymne mortuaire qui se nourrit des rêves sans lendemains de toute une génération – une de plus – sacrifiée sur l’autel de l’égotisme des chefs et de la concupiscence des grandes nations…

Combien d’élégies, d’oraisons, de chants funèbres nés de l’implosion des cantiques de joie, comme le trou noir d’une étoile, faudra-t-il encore écrire pour le Liban ? Combien de générations doivent-elles encore assister au meurtre de leurs idéaux, être placées implacablement devant ce dilemme criminel entre l’exil psychologique et l’exode ?

Comme une comptine circulaire parfaite, comme une rythmique frénétique et glaçante pour un suicide collectif, apothéose d’une révolution manquée, c’est rien moins qu’un cauchemar qui se répète au quotidien depuis qu’un hiver sinistre et funeste a succédé au Printemps de vie. Il n’y a même plus de demi-saisons, plus aucun espace insoumis à la démesure, épargné par la folie des diatribes diaboliques et destructrices. Plus rien que des extrêmes rompus à l’usage de la violence sous toutes ses formes, surtout les plus insidieuses, avec une extase, une exaltation qui a l’apparence de la liberté, mais l’arrière-goût nauséabond de la mort.

Ce qu’il y a de profondément perturbant dans ce cauchemar, c’est qu’il a réveillé toutes les vieilles pulsions, tous les vieux démons que l’on croyait exorcisés à jamais des consciences individuelles, de la conscience collective, des (in)conscients collectifs. Mais voilà que la fureur trop longtemps contenue, refoulée, ressurgit, plus dévastatrice que jamais dans son essence, dans sa monstrueuse exigence d’accomplissement, assoiffée d’incarnation, avide de réincarnation.

C’est une rengaine cruelle, une spirale obsédante… Elle tente de nous mettre en garde contre le mépris des expériences du passé, contre la prolifération insensée des narcissismes exacerbés, des déifications dégénérées, des suivismes aveuglants, bêtifiants. Sans espoir, elle est accompagnée, sous forme d’un ultime avertissement, de mots tranchants comme une lame de rasoir sans cesse affûtée et plus que jamais prête à frapper : « C’est fini, cela n’ira pas plus loin/Et voilà que les rouages du Ciel s’arrêtent/Que l’on peut sentir la cravache du diable/Tenez-vous prêts pour l’avenir, il est meurtre ».

En quête vaine d’un souffle de plus, d’une exhalaison supplémentaire pour un peuple asphyxié par ses propres contradictions, l’univers entier se dessèche, plus aride de solutions que jamais. Qu’importe, puisque les criminels dorment quand même, et ne se réveillent que pour pousser leurs hurlements suraigus de l’aurore au crépuscule, alors que les brasiers du chaos et de l’anarchie continuent de brûler dans les entrailles de la Cité… « Il y aura l’effondrement de l’ancien code occidental/Votre vie privée explosera soudain/Il y aura des fantômes et des feux sur la route/Et tous les petits poètes pouilleux arriveront, essayant de ressembler à Charlie Manson… », murmure la mélodie, se faisant, d’un son rocailleux, l’écho d’une plainte douloureuse…

Mais bien qu’annonciatrice d’un désastre aussi incertain qu’imminent, qu’immanent, c’est une rengaine qui refuse de s’emmurer dans le silence pour mieux réussir sa mort ; qui, enlisée jusqu’à l’épuisement dans les sables mouvants de son passé incandescent et de son présent amnésique, refuse quand même de se résigner, continue à se débattre inlassablement pour ne point se soumettre. Elle se veut porteuse d’une indicible lueur d’espoir. D’un retour des tourbillons de l’oubli. D’un avènement ultime. Celui d’un printemps éternel ; d’une réconciliation définitive qui bannisse à jamais le spectre de toutes les solutions finales ; d’un retour à l’ordre e à la culture pour conspuer l’incivilité en sacrifice propitiatoire…

« J’ai vu les nations s’élever et sombrer/ J’ai entendu leurs histoires, toutes leurs histoires/Mais l’Amour est le seul moteur de survie ». 

Du gouffre du désespoir le plus profond s’élève quand même, fragile mais désarmante de puissance, cette musique indolente, rayonnante, lumineuse.


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