Le discours d’un autre âge du Hezbollah

Michel HAJJI GEORGIOU

11/04/2007

L’Orient-Le Jour

S’il faut analyser le dernier discours du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, c’est bien sous l’angle de la culture de l’État. Jamais, depuis le retrait de l’armée syrienne, le discours politique du parti chiite n’a été aussi révélateur de ses intentions, ses desseins et, pis encore, de son image même.

Ce que ce discours politique traduit jusqu’à présent, c’est, d’abord, son rejet de toute ouverture sur la communauté internationale, qui n’est pas sans cacher un certain mépris pour l’Occident. Le soutien de la communauté internationale au Liban constitue une forme de « tutelle » que le Hezbollah ne cesse de dénoncer, souvent dans un mélange hybride de khomeynisme et de populisme alter-mondialiste qui n’a d’égal, à travers le monde, que les diatribes enflammées de Mahmoud Ahmadinejad.

Ce qu’il convient de dire aussi, c’est que cette dimension, qui était déjà fortement présente dans le discours de cheikh Naïm Kassem le 10 décembre 2006 à la place Riad el-Solh, n’a pas été sans déteindre, depuis, sur certains des alliés, devenus farouchement hostiles à toute initiative de la communauté internationale.

Or cette « tutelle » américaine existe, sous une forme ou une autre, depuis 1990. Elle est le résultat d’un rapport de force qui a émergé au lendemain de l’effondrement de l’Union soviétique. C’est son influence déterminante qui a conduit, à travers la seconde guerre du Golfe, à l’opération du 13 octobre 1990, laquelle a mis un terme au rêve souverainiste du général Michel Aoun au profit du régime syrien.

C’est toujours elle qui a imposé au Liban quinze ans de servitude sous la botte syrienne.

Ce qui est étrange, c’est que pas une fois le Hezbollah n’a remis en question, au moins depuis l’avènement de Nasrallah, cette aliénation totale, sous la bénédiction américaine, au Baas syrien (sans mentionner le fait qu’il n’a aucun complexe vis-à-vis du soutien syrien et iranien qu’il reçoit à tous les niveaux). Pour la simple raison qu’il en a bien profité, à l’époque, de ses largesses, et que le Hezbollah a été le pilier principal sur lequel Damas a construit et raffermi son influence au Liban. 

Maintenant que la conjoncture internationale n’est plus favorable à l’épanouissement et à la pérennité du Hezbollah, il est temps de dénoncer le schéma global, mais sans cesser de protéger l’allié, c’est-à-dire le régime syrien, qui demeure « la tanière (mythique) du lion de l’arabisme » face à Israël.

Certes, pour que cette logique fonctionne et pour continuer à entretenir ce mythe mobilisateur de « la Résistance », Hassan Nasrallah fait totalement l’impasse sur les appels répétés de Bachar el-Assad à la paix avec Israël.

Tout cela n’est pas bien extraordinaire : dans les structures fascistes, les « traîtres » sont toujours ici, à l’intérieur. Sinon, la polarisation ne fonctionne pas, les masses ne sont plus mobilisées au service du projet fondamental, ce qui menace l’existence de l’édifice tout entier.

Il suffit de voir La Vie des autres, le film allemand sur la Stasi de l’ex-RDA qui a remporté tout récemment l’Oscar du meilleur film étranger, pour comprendre le mécanisme de survie de ce genre de structure. Il faut qu’il y ait un ennemi du dedans pour continuer à justifier la cohésion au service d’un patriotisme totalitaire de pacotille.

En Syrie, les « traîtres » que l’on jette en prison, ce sont les démocrates qui osent réclamer une normalisation des relations avec le Liban sur base de la souveraineté et de l’indépendance.

Au Liban, cet ennemi du dedans, qui permet au Hezbollah de continuer à exister avec la même açabiyya, c’est le 14 Mars, qui œuvre, bien sûr, « au service de l’Administration américaine et d’Israël »…

Le deuxième point qui est évident dans le discours du Hezbollah, c’est l’affolement qui est manifeste chez lui depuis le retrait des forces syriennes du Liban et plus encore depuis la guerre de Juillet.

Pour comprendre cet affolement, il convient de souligner l’importance de la transition qui s’est effectuée depuis le printemps de Beyrouth sur la scène libanaise.

En quelques mois, le Hezbollah est passé, à l’instar de l’ensemble des différentes parties libanaises d’ailleurs, d’un état de tutelle syrienne au sein duquel il avait les mains libres à une formule complètement différente.

La tutelle syrienne, qui a été la période d’émancipation et de maturation du Hezbollah, se caractérisait par l’absence de l’État. Toutes les caractéristiques de l’État étaient uniquement de pure forme : l’injustice, les violations des libertés publiques et des droits de l’homme, ainsi que les machinations les plus sordides, étaient revêtues d’un pseudolégalisme de pacotille. C’était l’ère des services de renseignements sous la férule de Anjar et des écoutes téléphoniques, de l’autocensure et des institutions de façade. Le seul décideur était Damas.

L’État n’existait guère, la culture démocratique n’existait plus qu’occasionnellement, dans certains discours politiques et académiques, certaines prises de position. Son espace de prédilection était les campus universitaires, transformés en poches de résistance.

Puis, avec les apports cumulatifs qui ont fait la révolution du Cèdre, l’État fantoche, qui avait permis au Hezbollah de bétonner son institutionnalisation au Liban-Sud en tant que « Résistance », s’est quasiment effondré. L’effondrement total n’a pas eu lieu, la révolution n’ayant pas été menée jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à l’élection d’un nouveau président de la Chambre et d’un nouveau président de la République.

Cependant, la nouvelle majorité s’est attribué le discours de la restauration, ou il serait plus juste de dire de la fondation de l’État. C’est ainsi que certains chefs, autrefois parangons de la lutte contre l’État durant la guerre civile, ont progressivement adopté, par choix ou par virtù, le discours de l’État. Et, indépendamment de ces personnes, un discours global pour la fondation de l’État, institutionnel, a enfin émergé au Liban. L’essentiel est moins dans les intentions et le profil de ces chefs que dans le fait qu’ils aient enfin décidé de faire le pas de la création de l’État (jusqu’à preuve du contraire).

Ce discours d’un État de droit et d’une culture démocratique, le Hezbollah a du mal à l’accepter. Il s’agit d’une question de culture, de structure démocratique.

Tant qu’il était occupé à libérer le territoire au nom d’une culture de l’espace, le problème ne se posait pas, parce que le Hezbollah se sentait fort au sein du système, notamment sur le plan numérique. Lorsqu’est venu le moment de se territorialiser, d’entrer dans le processus de la fondation de l’État, et la guerre de Juillet lui ayant ôté son échappatoire, le Hezbollah s’est affolé parce qu’il s’est rendu compte qu’il n’était qu’un élément au sein de la formule libanaise et que son poids démographique n’avait en réalité aucune valeur.

Il essaie depuis de recourir à des avatars démocratiques, comme ses alliances électorales ou le sit-in du centre-ville, mais sans résultats.

Le cœur n’y est toujours pas. Le Hezbollah reste résolument dans l’« anté-étatique », comme l’a souligné hier Samir Frangié.

Pour contourner le problème, et cela est manifeste dans la dernière partie du discours de Hassan Nasrallah, on fait appel « au peuple », qui doit être le dernier recours, d’où la nécessité d’organiser des élections anticipées, faillite du gouvernement oblige. Sauf que l’appel au peuple, dans ce contexte précis, n’est pas nécessairement l’expression d’une culture démocratique, surtout lorsque la masse en question est dirigée par autant d’organisations intermédiaires dans la plus pure tradition disciplinaire des lois de Michels selon lesquelles les masses ne peuvent se gouverner elles-mêmes et ont nécessairement besoin d’une organisation guide.

Le pire dans tout cela, c’est qu’à la déconstruction de l’espace de l’État, qui est explicite dans le discours autonomiste, autosuffisant et proto-sécessionniste du Hezbollah, vient s’ajouter une déconstruction implicite des valeurs démocratiques du printemps de Beyrouth, qui vise à présenter la période syrienne comme un « âge d’or » des décisions démocratiques… dans une tentative de faire oublier que, durant ce prétendu « âge d’or », le Hezbollah cautionnait les agissements des services de renseignement, les jugements politiques, les incarcérations politiques, les lois électorales injustes ou les gouvernements illégitimes…

Ce qu’il ne comprend pas, c’est que cette période est révolue, et que le discours politique qu’il continue à adopter, même s’il met bas les masques, est résolument, irrévocablement d’un autre âge.


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