Michel HAJJI GEORGIOU
14/04/2007
L’Orient-Le Jour
« On pardonne, mais on n’oublie pas ».
Ce qu’il y a d’aussi incontournable dans la phrase de Nelson Mandela, c’est le lien qu’elle tisse entre la réconciliation et la mémoire.
On peut évidemment se demander quelle est l’opportunité de citer Mandela dans un pays où si une certaine société civile reste mobilisée, d’un côté, pour commémorer le 13 avril comme date du début d’un cataclysme national, une certaine jeunesse continue de prouver, de l’autre, à chaque occasion, qu’elle est de nouveau prête à servir de comburant pour un nouveau bain de sang.
Malédiction ? Pas vraiment.
Comment expliquer sinon le consentement à se laisser abrutir dans le suivisme et la renonciation à tout sens critique ? Le suicide de l’individualité au profit de l’ivresse des masses embrigadées n’est-il pas le premier cliquetis qui ouvre la voie, qui annonce, potentiellement, celui des armes ?
Certes, si le canon s’est tu, il n’empêche que la guerre se poursuit, se perpétue par d’autres moyens. D’accusation en accusation, d’insulte en harangue mobilisatrice, le discours politique irresponsable peut faire, dans ce cadre, autant de mal que la gâchette. Il est le détenteur d’une violence symbolique qui se dissimule sournoisement sous les apparats de la culture démocratique et d’un pseudo débat public orienté sur le plus souvent sur la destruction du champ politique. Comment expliquer, sinon sur le plan d’un grave problème de terminologie politique, ces propos, hier, de Naïm Kassem, qui réclamait un « État pur, épuré » pour les générations à venir.
Des vocables qui ont, il faut le dire, une certaine consonance fasciste.
Mais là n’est pas le problème de fond, mais son épiphénomène.
Si le Liban souffre, c’est dans sa mémoire. Il n’est d’ailleurs pas étonnant qu’une société divisée pendant si longtemps, une société que la Syrie a aussi entretenu dans la division durant des dizaines d’année pour pouvoir régner, puisse avoir une perception aussi différente des événements du passé.
Il est vrai que l’attentat du 14 Février et le printemps de Beyrouth ont déclenché une dynamique de rapprochement entre différentes composantes du tissu socio-culturel libanais. Mais cela n’a pas suffi. Une certaine réconciliation a eu lieu, mais elle n’a pas englobé tout le monde. Plus encore, elle est restée tributaire des alliances et des conflits entre les chefs politiques. Elle s’est effectivement diffusée au sein des différentes formations, des différentes communautés, mais toujours en fonction de la « vision stratégique » – quelle que soit la valeur qualitative de cette dernière – des différents leaders politiques.
Il n’y a aucune certitude en la matière, mais on peut penser que ce travail reste précaire et relativement superficiel, même s’il constitue un premier exemple de recomposition du tissu libanais. Sauf que cette recomposition continue, sur un plan plus global, à se faire « par opposition à », dans le cadre d’une confrontation qui risque de déboucher sur une nouvelle déchirure. La seule différence c’est qu’au lieu d’opposer deux communautés, elle oppose aujourd’hui deux camps multicommunautaires. Ce qui n’enlève rien à son caractère profondément communautaire et à l’essentialisme qui existe dans la radicalisation.
La question qui se pose d’elle-même, à l’occasion du 13 avril, est celle de la vérité, de la justice et de la réconciliation. Certains souhaitent la vérité sur les crimes commis durant la guerre, tous les crimes. Ils souhaitent l’établissement de tribunaux devant lesquels comparaîtraient les principaux acteurs de la guerre civile – qui sont, à peu de choses près, les nouveaux seigneurs de la paix.
Tout récemment, le chef d’un grand bloc parlementaire se plaignait devant des journalistes du fait que, dans la foulée du printemps de Beyrouth, il n’était plus question de justice restauratrice. Qu’en d’autres termes, la presse ne faisait pas son travail pour réclamer, vis-à-vis de tous les responsables de la guerre civile, que justice soit faite.
De prime abord, ce chef politique a raison. Il est plus que nécessaire d’opérer un travail au niveau de la mémoire collective et de la mémoire de la guerre. Il est important de permettre aux parents des disparus durant la guerre de faire leur deuil, même s’il est cent millions de fois plus urgent, sur le plan des priorités, que la question des détenus libanais en Syrie soit réglée.
En réponse à ce chef politique, il convient d’abord de mettre l’accent sur l’importance d’un travail de vérité, justice et réconciliation. Le Liban ne pourra pas avancer sans cette triple exigence. Avec, toutefois, une nuance de taille, surtout par rapport à l’approche qui est faite dans les milieux politiques vis-à-vis de ce dossier explosif.
Ce que l’on omet souvent dans l’affaire d’un tribunal vérité, justice et réconciliation, c’est qu’avec les exigences de « vérité » et de « justice », il y a aussi celle de la « réconciliation ». Les trois sont indissociables. Plus encore, la vérité et la justice seraient totalement inutiles si elles ne sont pas orientées dans le sens de la réconciliation. Cette exigence de réconciliation est d’autant plus importante qu’elle s’oppose à ceux qui suivent une logique vindicative, qui sont toujours aveuglés par la haine, qui ne veulent la justice et la vérité que pour assouvir une certaine vengeance. D’où l’importance d’abord de retirer la question d’une « Truth and Reconciliation Commission » (TRC) du conflit politicien et de la confier à des associations indépendantes des droits de l’homme, en collaboration avec l’ONU (sauf si l’on considère, comme le Hezbollah et l’ensemble de ses alliés, que l’ONU est devenu un organisme de « tutelle internationale » sur le pays ; dans ce cas, c’est l’impasse totale, s’ils pensent qu’ils pourront restaurer une justice fondée exclusivement sur eux-mêmes comme dans la plus pure tradition totalitaire).
Ensuite, cette commission ne saurait être formée au moment où le Liban est toujours au coeur d’une crise existentielle ; où le projet de l’État est encore menacé par des micro-États ; où la Syrie continue de remuer inlassablement ce complexe qui l’empêche de voir émerger un Liban indépendant à ses frontières, ce qui l’incite à jeter en prison tous ceux qui, sur le sol syrien, ont le courage de réclamer des relations entre les deux États sur base de la souveraineté et de l’indépendance…
La TRC nécessite un cadre stable et serein pour que l’objectif soit aussi la réconciliation, non pas la création de nouvelles lésions. S’il faut oeuvrer, c’est pour tourner la page du passé et sortir enfin de ce discours de la guerre et de la trahison. Enfin, cette initiative doit être impérativement avec l’assentiment et le concours de tous les anciens seigneurs de la guerre reconvertis en seigneurs de la paix. L’objectif ne serait pas de les conduire en prison, mais au contraire, de les pousser à reconnaître tous les crimes commis dans un véritable exorcisme collectif, et de les amnistier en conséquence.
Ce travail devrait être sous-tendu par une culture fondamentale, celle du pardon et de la rédemption.
Le 11 avril 2000, David Ajaltouny et Alain Khalifé, deux jeunes étudiants de première année, périssaient à l’ESIB dans un attentat douteux dont on n’a jamais rien su jusqu’à présent. L’affaire est restée top-secret, système sécuritaire libano-syrien oblige.
Il y a deux jours, celui qui n’a jamais oublié, le père de David, la voix prise par les larmes, me l’a dit au téléphone, dans une supplique (à certains) leaders : « Dis-leur de pardonner. C’est l’essentiel. Il faut pardonner pour continuer et avancer… ».
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