Arrêtez le massacre des innocents !

Michel HAJJI GEORGIOU

27/04/2007

L’Orient-Le Jour


Ils s’appelaient Tarek et Julian Chamoun. 7 et 5 ans. Abattus froidement par des monstres sans pitié, par une sombre matinée d’octobre, une semaine après l’entrée des troupes syriennes au palais de Baabda…

Elle s’appelait Maya Gemayel. 18 mois. Emportée dans l’explosion d’une voiture piégée, dans le tourbillon de la violence quotidienne…

Elle avait pour nom Jihane Frangié. 8 ans. Victime de l’atrocité des querelles de clans, d’une sauvagerie sans nom.

Le début d’une longue série de crimes ignobles contre l’enfance durant quinze ans…

Et puis tous les autres, ceux qui ne portaient pas un nom ancestral, qui n’étaient même pas conscients de ce qu’une arme ou un idéologie peut bien être, tous ces innocents qui ont cessé de vivre avant même d’avoir vécu, pris dans l’engrenage diabolique et infini de la folie humaine.

Ils sont nombreux, ils sont de partout, et, pourtant, aucune stèle n’est là pour rappeler qu’ils ont existé, ce qu’on leur a ôté, ce qui ne devrait plus jamais se reproduire.

C’était le temps abject de la guerre.

La guerre, qui n’a que faire de l’innocence.

La guerre, qui légitime la responsabilité collective, qui punit aveuglément, qui fait taire par le feu de la mitraille les rires des enfants.

Les enfants de la guerre ne sont pas des enfants.

C’était le temps abject de la guerre.

Mais il est irrémédiablement révolu, malgré tout, envers et contre tout.

Un détail fondamental qui semble échapper à ceux qui continuent à déployer tout leur pouvoir de nuisance pour déterrer du trou béant de notre mémoire ces images que nous cherchons tous à oublier, que nous gardons, enfouies quelque part.

Ces images qu’on veut nous forcer à revoir, comme un viol insoutenable de la rétine visant à raviver les démons de haine et à lâcher la bride à la violence.

Il n’y a pas suffisamment de mots : cruel, horrible, ignoble… pour qualifier ce qui a été fait hier à Ziad Ghandour, 12 ans, et Ziad Kabalan, 24 ans.

Il n’y a pas de mot pour exprimer un tel acte.

Le crime est parfait.

On a voulu, une fois de plus distiller le fiel, dans l’espoir fou de jouer aux pyromanes, de provoquer des tensions communautaires.

La question reste la même : à qui profite le crime ?

Vendetta ou pas, l’aubaine est bien grande, l’affaire trop bien menée – y compris le lieu où les corps ont été retrouvés, sur le plan de la géographie confessionnelle – le timing trop tentant pour que de mauvais esprits ne soient pas impliqués, pour que quelqu’un d’autre que l’exécutant, quel qu’il soit, n’y trouve pas son compte.

Qui sont ceux qui continuent à oeuvrer inlassablement, par le biais de leur stratégie préférée, pour déconstruire le tissu socio-communautaire libanais ; ceux chez qui la convivialité libanaise, condition sine qua non de sa souveraineté et de son immunité, provoque des complexes existentiels ?

La volonté de destruction est nette.

C’est pourquoi il faut rendre hommage aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, à une classe politique qui a su s’élever à la hauteur du drame et de ses conséquences potentielles, et appeler par conséquent au calme et à la « dépolitisation » de l’affaire, en espérant qu’ils sauront tirer la leçon du climat de violence verbale qu’ils ne cessent d’entretenir à travers leurs diatribes quotidiennes.

« Dépolitisation » ne signifie pas pour autant que l’affaire n’est pas « politique », mais qu’elle doit être retirée du débat politique, et, plus important encore, de la rue, compte tenu des conséquences désastreuses que cela pourrait provoquer, de la mobilisation irréfléchie qu’elle pourrait créer.

Le déchaînement des passions est trop intense, le crime trop affreux pour qu’on puisse réfléchir avec froideur.

Pourtant, il ne saurait y avoir de place à l’impulsivité, à la frénésie, au délire, à la soif de vengeance qui suspend toutes les facultés de la raison.

Sinon, le résultat serait à la hauteur de l’espérance des criminels, ou de ceux qui se cachent derrière eux.

Cela, c’est surtout Walid Joumblatt, principal concerné, qui l’a compris hier.

Walid Joumblatt, qu’on ne cesse pourtant de provoquer depuis des mois et des mois dans son fief de la Montagne, en espérant qu’il y aura chez lui et chez ses partisans (ou encore dans la rue sunnite) une réaction brutale et inattendue qui pourra servir la cause des pyromanes ; qui pourra ouvrir la voie à un effroyable déluge qui emportera tout le monde et que rien ne pourra plus arrêter.

Bien mal inspiré est celui qui peut bien penser pouvoir tirer profit du double crime contre l’humanité et contre le Liban qui a été commis hier.

Le sang retombera sur les coupables.

C’est la jalousie et la crainte qui poussèrent Hérode à commettre ce crime inouï dans l’histoire que fut le massacre des Innocents.

Il convient de rappeler qu’il en fut châtié, et d’une manière terrible, car il mourut dans le désespoir et dévoré tout vivant par les vers.


En savoir plus sur Beirut Unbound

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.


Laisser un commentaire