Le pouvoir de la négation 

Michel HAJJI GEORGIOU

09/05/2007

L’Orient-Le Jour

Son sursis, il le doit bien sûr à une idéologie de pacotille, qui essaye de réduire à néant ce moment fondateur, sur la scène politique libanaise syrianisée de l’après-Taëf, qu’a constitué, à l’automne 2004, la campagne civile pour les libertés publiques contre l’amendement de la Constitution et la prorogation du mandat présidentiel.

Sans cette campagne anti-prorogation, faut-il le rappeler, il n’y aurait pourtant pas eu d’opposition nationale, pas de Rassemblement du Bristol, pas de dynamique interne.

Il n’y aurait pas eu l’embryon pluriel qui a débouché sur le printemps de Beyrouth. 

N’en déplaise aux négationnistes, un processus national s’est bel est bien mis en place, et nous avons été témoins, jour après jour, de ses premiers balbutiements et de ses premiers cris de révolte.

Le Liban s’est libéré du régime syrien par un apport cumulatif de toutes ses forces vives, par l’énergie de vie de tous ses martyrs aussi, et grâce à un soutien international inespéré.

N’en déplaise aux négationnistes, la prorogation du mandat Lahoud est aussi le dernier relent du pseudo-régime installé par le Baas au Liban.

Elle reste, quel que soit le révisionnisme qui vise à banaliser toute le processus qui a conduit au printemps de Beyrouth, celui d’une prorogation imposée par la force de l’occupant, illégale et illégitime. 

Son sursis, il le doit aussi à la confusion qui a suivi le retrait syrien, à l’effondrement de l’alliance quadripartite et à la contre-attaque du régime de Damas.

C’est donc essentiellement au chaos politique, aux désaccords violents qu’il doit son maintien à la présidence de la République.

S’il est toujours là, c’est grâce au terrible pouvoir fondateur, par défaut, des négations.

Dans ce sens, ce sursis, c’est toute la classe politique qui en assume la lourde responsabilité. 

Le Liban aurait bien pu se passer d’un tel sursis.

Tout comme il aurait bien pu se passer de la réélection d’un autre président, celui qui continue de verrouiller, en bon gardien-ravisseur, les portes de la Chambre des députés. 

Dans le fond, et à en croire les deux exemples précités, c’est la nuisance qui fait, ces jours-ci, le chic du style présidentiel.

C’est le pouvoir de nuire, de paralyser, de bloquer, de torpiller. 

Triste image de la présidence que celle qu’en donne celui qui s’accroche jusqu’au bout à une fonction à laquelle personne n’aura jamais autant porté atteinte, qui se réjouit, c’est bien triste, du fait qu’il aura finalement tenu bon avant la fin du mandat d’un autre président, légitime et constitutionnel, lui.  

La nuisance peut être un moyen formidable et inépuisable de se maintenir au pouvoir, puisqu’elle offre une illusion pathétique de puissance.

Un coup pour empêcher les nominations diplomatiques, l’autre, déjà hors-la-loi, pour bloquer la tenue d’une élection partielle. 

Mais un degré supplémentaire a été franchi tout récemment, depuis que le président refuse d’accréditer certains ambassadeurs, surtout ceux de l’Union européenne, sous prétexte qu’ils sont occidentaux, et qu’ils le boycottent.

Ainsi, punit-on, à travers un acte lourd de responsabilité et de conséquence, les ambassadeurs de Grèce, de Roumanie, du Danemark, de Hollande et de Pologne, ainsi que la consule générale de France, en refusant d’accepter leurs lettres de créances.

Ainsi, argue-t-on, à Baabda, de l’illégalité du gouvernement Siniora pour refuser de reconnaître certains ambassadeurs (tous européens), sans omettre, toutefois, d’accréditer les représentants des pays que l’on considère comme « amis » de la présidence, comme Oman ou le Nigeria hier, à titre d’exemple. 

La nuisance n’a pas de limites.

Elle se nourrit de sa capacité à la négation.

Elle dédaigne les règles les plus élémentaires du bon sens, dans cette frénésie de s’affirmer par le négatif. 

L’acte vindicatif n’a rien de politique.

Il est en dessous de tout.

Il n’a rien à voir avec la culture institutionnelle libanaise.

Il n’est même pas de ce siècle.

Il rappelle plutôt une ère révolue.

Celle, despotique et monolithique, qui continue à avoir cours ailleurs.

Sur les rives du Barada. 

Vienne la nuit, sonne l’heure, les jours s’en vont… l’inspiration demeure.


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