Michel HAJJI GEORGIOU
15/05/2007
L’Orient-Le Jour
« Pour un peuple, la plus sûre étoile dans la tempête, c’est la fidélité à sa vocation ».
Charles de Gaulle, Biographie.
Kamal Labouani : douze ans de prison.
Motif invoqué : « Contacts avec un pays étranger visant à l’inciter à attaquer la Syrie ».
Anouar Bounni : cinq ans.
Mobile cité : « Propagation de fausses informations ».
Michel Kilo, Mahmoud Issa : trois ans.
Raison prétextée : « Affaiblissement du sentiment national ».
On l’aura vite compris, ces chefs d’accusation, qui laisseraient même un George Orwell pantois niveau créativité, n’aideront pas beaucoup à comprendre les raisons pour lesquelles le régime syrien a réservé, ces dernières semaines, un sort aussi peu « courtois » (il s’agit bien évidemment d’un euphémisme à la puissance vingt-cinq) à ceux qui tentent encore de préserver un tantinet d’espace démocratique dans les contrées syriennes.
Le « crime » commis par les démocrates syriens n’est évidemment pas perceptible dans l’énoncé.
L’eût-il été, les sentences eurent-elles vraiment correspondu aux crimes, que ce billet se serait peut-être limité à quelques lignes, à l’intérieur même d’un article, sur le sort infâme réservé aux droits de l’homme et à la liberté d’expression à l’ombre des régimes, partout dans le monde, qui n’en saisissent toujours pas la portée (mais ne s’agit-il pas finalement d’un insurmontable « défaut de fabrication » ?).
Les exemples, à travers la planète, et particulièrement dans le monde arabe – Ayman Nour en Égypte par exemple – ne manquent d’ailleurs pas dans ce domaine.
N’est-il pas nécessaire, lorsque l’on a vécu les affres de l’absence de la liberté d’expression, de pouvoir s’associer, par la pensée, à ceux qui en sont privés, ceux qui paient le prix de chaque parole qu’ils prononcent, de chaque mot qu’ils écrivent ?
Le « crime » qui a suscité cette véritable chasse aux sorcières en Syrie n’est pas strictement une « affaire interne », quoi que puissent en penser les tenants libanais du « mêlons-nous-de-nos-propres-affaires-et-de-ce-qui-nous-concerne ».
C’est justement là que se trouve le coeur du problème.
Le « péché originel » commis par les démocrates syriens qui croupissent aujourd’hui en prison, c’est d’avoir proclamé, dans une déclaration historique, « Beyrouth-Damas, Damas-Beyrouth », la « nécessité d’une reconnaissance syrienne définitive de l’indépendance du Liban, et l’abandon de toute réserve et de toute manoeuvre à ce sujet ».
Historique, le propos l’était effectivement, dans la mesure où il est fondateur.
Fondateur de ces relations « fraternelles » et « privilégiées » que le régime syrien a toujours voulu imposer au Liban par la force, dans un inceste brutal sans cesse renouvelé.
Le propos est aussi fondateur d’une confiance renouvelée entre deux peuples qui ont tellement de choses en commun.
L’avait-il écouté au lieu de refouler et de réprimer que le régime syrien aurait trouvé là l’origine d’une détente sûre et durable entre Beyrouth et Damas.
Faute de quoi, c’est en faisant arrêter Michel Kilo et ses compagnons que le régime a une fois de plus montré qu’il ne saurait accepter l’idée d’un État libanais souverain et indépendant ; qu’il existe bel et bien d’indéracinables complexes fondateurs ; que les idées de la consolidation du régime baassiste à Damas et de l’asservissement d’un Liban transformé en province syrienne ont cheminé ensemble et sont désormais inévitablement associées…
Le Liban a une vocation de pays ouvert. Il ne peut que s’entourer d’air pur, faute de quoi il étoufferait bien vite.
Telle est sa vocation.
La Syrie a choisi, depuis longtemps déjà, une autre voie, bien plus rigide, moins dynamique, beaucoup plus prudente (retour à l’euphémisme).
Cela, Georges Naccache l’a écrit, il y a une cinquantaine d’années déjà, dans un éditorial adressé au Premier ministre syrien Khaled el-Azem lors de la rupture douanière libano-syrienne.
Nul ne volera au secours (pas même l’Occident, trop préoccupé par un pragmatisme sans âme et des comptes d’apothicaires sur le plan régional), dans la pratique, des opposants syriens.
La démocratisation de la Syrie est leur combat exclusif.
Il n’appartient à personne de le leur voler.
Toutefois, la fidélité impose une pensée émue et reconnaissante, une position de principe audacieuse pour s’associer à ceux qui ont eu le courage de nous tendre la main et de briser un tabou originel en Syrie en réclamant l’indépendance du Liban.
Fidèle, Sélim Hoss l’est aussi.
Fidèle à lui-même, au démocrate qu’il a toujours été, qui a toujours refusé de signer une condamnation à mort, et ce quels que soient les reproches politiques que l’on puisse lui faire.
Il l’a montré une fois de plus hier, de manière exemplaire, lui qui a par ailleurs toujours été proche de Damas, en appelant le président syrien Bachar el-Assad à libérer au plus vite Michel Kilo et ses compagnons.
Hier, Sélim Hoss a su se montrer fidèle, lui, à la vocation du Liban.
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