On ne laisse pas les gens mourir…

Michel HAJJI GEORGIOU

23/05/2007

L’Orient-Le Jour

À l’attention de M. Bernard Kouchner, ministre français des Affaires étrangères.

« Vous voulez le tribunal ? Soit, vous pouvez l’avoir. Mais à quoi cela servira-t-il ? Un tribunal spécial pour le Liban ? Mais encore faudrait-il, pour cela, que le Liban continue d’exister. À quoi bon un tribunal, s’il doit être édifié sur des cendres ? À quoi bon, un tribunal, s’il n’y a plus de Liban, ou, encore moins, de Libanais ? ». 

Certes, il s’agit d’une interprétation un peu personnelle, trop peu conventionnelle, il faut en convenir. Mais comment diable décrypter autrement cette sortie ubuesque du ministre syrien des Affaires étrangères, Walid Moallem : « Le fait de s’enhardir et de hâter le processus d’édification de ce tribunal, malgré les divisions au Liban, sera-t-il porteur de paix et de sécurité, ou menacera-t-il la sécurité et la stabilité du Liban ? ». Et pour cause, par-delà la forme, interrogative, de l’énoncé, se cache, sans aucune honte, une reconnaissance qui ne manque pas d’effronterie. 

Que le régime syrien ne manque pas de toupet, on le sait. Mais qu’il s’entête à ce point à défier la communauté internationale et à terroriser sans la moindre décence, avec cette assurance qu’il ne sera jamais inquiété… ! 

« La sécurité et la stabilité du Liban », nous ne le savons que trop bien, le régime syrien les a particulièrement à coeur. Selon SANA, Walid Moallem l’a d’ailleurs redit hier à Ban Ki-moon, qui, par téléphone, « rendait hommage aux efforts déployés par la Syrie pour mettre fin à la détérioration de la situation à Nahr el-Bared » (sic !).

Beaucoup de Libanais le savent, eux qui ont, depuis quelques jours, la très désagréable surprise de revivre aujourd’hui une sorte de croisement, au niveau des événements, entre avril 1975 pour la déstabilisation sécuritaire et septembre 1988 pour le vide constitutionnel – avec, heureusement, beaucoup de différences fondamentales. 

La stratégie syrienne du chaos, il est possible de la résumer en quelques lignes : la discorde islamo-chrétienne n’est plus de mise ? Les attentats contre les régions chrétiennes n’ont pas eu l’effet escompté ? L’excitation des sentiments confessionnels pour provoquer des affrontements sunnito-chiites a été un fiasco après le double-attentat de Jadra ? Le gouvernement Siniora et la majorité ont réussi à passer le cap des différentes provocations internes, à tenir bon face à l’obstructionnisme de l’opposition, au siège du Sérail, à la fermeture de la Chambre ?

Qu’à cela ne tienne, il reste plus d’un tour dans le sac du régime syrien.

Pourquoi, par exemple, ne pas tenter de créer une zizanie à l’intérieur même de la communauté sunnite ? Après tout, le cabinet Siniora ne puise-t-il pas sa force du soutien fort régional des pays sunnites ? Comment le faire, autrement que par ce vieil épouvantail que constitue le dossier palestinien au Liban ? Durant les années d’occupation syrienne, le pseudo-embrasement (bien contrôlé) des camps n’était-il pas l’argument de choc de Damas pour dissuader quiconque réclamait le retrait des forces syriennes ? N’était-ce pas là l’une des cartes maîtresses du régime baassiste : « Si l’on s’en va, ce sera le chaos ! » ? 

Quoi donc de plus diabolique que d’ôter à Fouad Siniora toute sa légitimité régionale en lui ressortant, entre mille autres Jound el-Cham, FPLP-CG, Fateh-intifada ou Esbat el-Ansar, l’un de ces groupuscules terroristes noyautés par les services de renseignements syriens, Fateh el-Islam, pour les mettre dans une position de confrontation face à l’armée… La rue musulmane se solidariserait immédiatement avec les Palestiniens, sans faire la différence entre la légalité palestinienne et les officines syriennes camouflées sous le discours palestinien… Les régimes sunnites de la région se retrouveraient immédiatement dans l’embarras, et même le Fateh se retrouverait dans une situation impossible…

Quelle joie se serait alors, pour le régime syrien, de « punir » Saad Hariri, représentant au yeux de la communauté internationale d’un islam modéré, par là même d’où il puise sa reconnaissance, la lutte contre le radicalisme… Et al-Jazira ferait le reste, en faisant passer les terroristes pour des résistants palestiniens sans défense agressés par l’armée… alors que c’est exactement le contraire de la réalité… 

Certes, Damas sait ce qu’il fait dès lors qu’il est question de détruire ou de construire une da’wa. Le régime syrien lui-même ne puise-t-il pas sa force de cette prédication, qui sonne tellement faux aujourd’hui, selon laquelle il est le « dernier bastion de la lutte contre Israël » ?

Mais sa stratégie ne se limite pas à la déstabilisation du cabinet Siniora. Il s’agit d’une étape, nécessaire, dans l’effritement total du pays. Explication : la présidence de la République est paralysée, la crédibilité du locataire de Baabda étant nulle depuis la prorogation de son mandat. Le gouvernement est estropié sur le plan de la légitimité, depuis la démission des ministres chiites et le début du sit-in de l’opposition au centre-ville. Le président de la Chambre a littéralement pris le Parlement en captivité, et joue presque aux arlésiennes ces temps-ci. Et les voix ne manquent pas, à l’intérieur, pour amollir encore plus la solidarité interne en menant campagne contre le gouvernement.

Toutes les institutions sont bloquées, et la querelle règne. Il ne reste que l’armée pour assurer un minimum de cohésion au pays. Quelle magnifique aubaine pour essayer de déconstruire l’armée que la création de plusieurs zones de batailles avec des groupuscules palestiniens dans différents points du pays ? Quelle armée du monde pourrait tenir suffisamment longtemps devant autant de défis… ? L’armée épuisée, les institutions bloquées, il n’y aurait plus d’élection présidentielle, comme en 1988, mais deux gouvernements rivaux, et une catastrophe nationale.

Car l’enjeu réel de la bataille, c’est que celui qui contrôlera la présidence pourra commencer à initier une résurrection du pays, dans un sens – une province annexe de Damas – ou dans l’autre – une nation irrémédiablement souveraine. Le pays sombrerait aussitôt dans le chaos. Et même si l’adoption du tribunal international par le Conseil de sécurité sous le chapitre VII est désormais une certitude, voire même une imminence (dans les quarante-huit heures, dit-on), on perdrait un pays au change, comme le laisse entendre la formule de Walid Moallem. 

D’une certaine manière, la situation actuelle est comparable à celle qui a été créée le 14 février 2005, avec l’assassinat de Rafic Hariri. Le régime syrien souhaite déstabiliser le Liban et empêcher un redressement des institutions, pour, en dernier lieu, vider le tribunal de son essence, de son sens. Tous les moyens seront bons pour arriver à cette fin. Il n’hésitera pas à mettre le pays à feu et à sang.

C’est pourquoi le soutien arabe et international au Liban doit être indéfectible. Mieux encore, il doit dénoncer, sans aucune équivoque possible, les agissements du régime syrien au Liban. 

C’est une grande joie de savoir que le chef de la diplomatie française, Bernard Kouchner, un ami authentique du Liban, qui sait combien le pays du Cèdre a souffert du despotisme baassiste pour être venu sous les bombes syriennes en 1989, sera bientôt de retour pour une visite de soutien au Liban indépendant.

C’est à M. Kouchner, après Jean-François Revel, que nous devons l’existence de ce concept fondamental de droit, sinon de devoir d’ingérence à des fins humanitaires. 

Certes, on crie ici et là qu’une tutelle internationale est exercée sur le Liban.

Mais il y a ingérence et ingérence.

Certaines ingérences sont fondamentales.

Surtout lorsqu’une population civile fait face à une bande d’Assassins. 

On ne laisse pas des gens mourir.

Il existe aussi, incontournable, un devoir sacro-saint d’assistance à une population, sinon à une démocratie, plus que jamais en danger de mort.


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