Culture démocratique et modernité

Michel HAJJI GEORGIOU

02/06/2007

L’Orient-Le Jour

« Le moment de la vérité se rapproche, le mécanisme de reddition de comptes est en marche (…). Il est une remarque à adresser à ceux qui se demandent, en Syrie, ce qui s’est produit pour que celui qui reste des deux Baas puisse mériter un tel sort. Réponse ? Il ne fait pas de doute que cette propension à finasser de manière outrancière mène au résultat contraire lorsqu’elle ne repose pas sur une culture politique moderne. »

Samir KASSIR 

Le tribunal international pour juger les assassins des martyrs de l’intifada de l’indépendance est devenu une réalité.

Il représente, aussi bien au niveau local que régional, une volonté de rompre avec une inculture fondée, depuis trente ans, sur la barbarie et l’élimination physique.

Il incarne déjà, sur le plan symbolique, l’avènement du règne du droit, dans un monde arabe qui ne cesse de basculer, qu’on ne cesse de vouloir plonger, dans la violence.

Le hasard veut que la résolution 1757 ait été adoptée un 30 mai, c’est-à-dire à la veille de la commémoration de l’assassinat – le 2 juin (2005) – de celui dont la vie n’aura finalement été qu’un long souffle pour la renaissance démocratique et la disparition des dictatures dans le monde arabe, Samir Kassir.

Pour cette deuxième commémoration, force est de recentrer le débat sur l’essentiel, comme l’aurait fait, à sa façon, un Samir Kassir.

L’imbrication du tribunal dans les dédales de la politicaille interne au Liban, la « mauvaise publicité » que lui font le Hezbollah et ses alliés en hurlant à l’ingérence, ont quelque peu dilué la dimension politique de l’événement, et relégué le problème fondamental au deuxième plan.

Quel est donc ce problème, et de quelle nature est-il ?

Il s’agit d’un problème de démocratie et de respect des valeurs humaines, et il émane essentiellement de la nature et de la culture du régime syrien.

Damas a toujours prétendu, pour légitimer ses ingérences au Liban, que la sécurité de la Syrie dépendait de la sécurité du pays du Cèdre. Et pour cause, disait-il, tous les coups d’État contre le régime syrien ont été fomentés à partir du Liban, pays de tout temps trop « indiscipliné » au goût des autorités syriennes.

Partant de cette idée, tous les coups étaient permis pour le régime de Damas, désormais investi d’une mission sacrée, celle de restaurer l’ordre au « pays du désordre », pour garantir sa propre survie.

À première vue, l’argumentation est infaillible. Elle a d’ailleurs toujours été reprise au Liban par ceux qui voulaient complaire au régime syrien. Mais le concept qui est sous-jacent à cette théorie, côté syrien, était le suivant : « Votre pays est trop débridé, trop ouvert, trop démocratique à notre goût. Nous ne pouvons pas nous permettre le même luxe. Nous nous sommes orientés sur une autre voie. Par conséquent, mettez de l’ordre chez vous, sinon, c’est nous qui le ferons. »

Ce n’est donc pas un hasard si le régime syrien, pour séduire et convaincre l’Occident du bien-fondé de son occupation du Liban, a toujours joué sur le mythe (évidemment mensonger) du gendarme qui fait respecter l’ordre et la sécurité au Liban.

Qu’à cela ne tienne, le Liban ne peut pas, ne pourra pas abandonner sa vocation de pays ouvert, pluraliste, démocratique et irrévocablement engagé sur la voie de la modernité.

Il est temps aujourd’hui de renvoyer cette équation aux dirigeants de Damas, et de leur dire que c’est la sécurité du Liban qui passe par la sécurité de la Syrie.

La grande majorité des attentats terroristes et des assassinats politiques, depuis trente ans, sont imputés à Damas. Si l’on n’arrive pas à découvrir et à arrêter le moindre coupable depuis trente ans, c’est parce que les assassins ont déjà passé la frontière pour pavaner librement en Syrie. Et même lorsqu’on les arrête, comme Habib Chartouni, l’assassin de Bachir Gemayel, ils sont libérés et vont se réfugier sous l’ombrelle du Baas. Sans oublier maintenant les exportations terroristes à la Fateh el-Islam et autres, que nos voisins nous envoient pour déstabiliser le pays.

N’est-il donc pas temps pour nous aussi de dire que l’existence d’un régime despotique à nos frontières, qui refuse de reconnaître notre indépendance, notre souveraineté, notre existence même, est incompatible avec l’idée et l’essence mêmes du Liban ?

Si. Mais à une nuance près.

Les Libanais ne tiennent pas à s’ingérer dans les affaires de Damas, contrairement au régime syrien, qui n’arrive plus à se débarrasser de cette bien fâcheuse manie. Le Liban ne souhaite qu’une seule chose, qu’on le laisse en paix. L’essentiel, c’est qu’on puisse lui assurer, quelle que soit la nature ou la culture du régime en place à Damas, les conditions nécessaires à son épanouissement et à une existence sûre et sereine.

C’est en cela que le tribunal international arrive à point nommé.

Désormais, il existe une protection, une barrière, un mur entre ces deux contraires que sont devenus, au rythme des années et de l’expérience, le Liban et le régime syrien.

Désormais, il existe bel et bien un garde-fou international pour contenir la barbarie, tant qu’elle ne veut toujours pas se transformer, nous tendre la main, abattre toutes les cloisons qui nous séparent, et entrer de plain-pied dans la modernité et dans la culture démocratique.


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